C’en est trope

La falsification Pierre Angrand (1906-1990)

Jean-Baptiste Kiya / 2 avril 2015

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Angrand and van Gogh par Bogomila Welsh-Ovcharov, éditions Victorine.

Pierre Angrand fait partie de ceux qui ont évoqué avec le plus de chaleur, et de profondeur l’œuvre de son oncle, mais c’est aussi celui qui a fait le plus obstruction à son analyse et qui a conduit à maintes reprises la recherche à des impasses.

La famille Pissarro s’est organisée en association pour mieux diffuser son patrimoine, la famille Picasso a géré l’œuvre du maître, la famille Signac fut en lien avec le Musée d’Orsay… Qu’a fait la famille Angrand ? Sous quelle impulsion s’est-elle repliée dans un silence où conservation et dispersion ont été les principaux moyeux ?

Ventes dissimulées, ballets de billets de banque empilés dans des valises, dépôts en coffres, dépenses au compte-goutte avec pour objectif de ne pas attirer l’attention du fisc… Voilà ce que fut l’héritage Charles Angrand. Parmi la centaine de carnets, beaucoup furent démembrés (« cassés », disent les bibliophiles), tous dissimulés, aucun publié. Bouches scellées d’interdits, obstruction à passation, silence et mystère. Tout cela incarne la défaite de Charles Angrand, et s’inscrit à contre-courant de sa pensée sur l’agiotage et la spéculation sur l’art.

Si bien que travailler sur cette œuvre revient à peu près à travailler sur des décombres. Quel fut dans cet élan le rôle du dernier neveu de l’artiste ?

1. Les travaux de Mme Bogomila Welsh-Ovcharov.

Mme Bogomila Welsh-Ovcharov, professeur d’histoire de l’art à l’université de Toronto le remarque très tôt. Alors même que la Correspondance de Charles Angrand est publiée depuis 8 ans, elle reste sur son sentiment : « Alors qu’une grande quantité de correspondance personnelle et de documents sur la théorie de l’art a été préservée dans les archives familiales, il demeure difficile d’identifier des œuvres d’art précises à l’aide de titres retrouvées dans les catalogues d’expositions, disponibles ». Ce qu’elle écrit élégamment en 1996 dans son article « Les premières œuvres de Charles Angrand et ses contacts avec Vincent van Gogh » concerne bien évidemment la rétention d’informations.
Déjà en 1971 dans son « Angrand and van Gogh », l’universitaire signalait ceci : « A catalogue devoted to the œuvre of Charles Angrand is being prepared by Pierre Angrand on the basis of the rich archival material in his possession (hereafter : Angrand Archives) ».

Qu’en fut-il ? Non seulement aucun catalogue de la « centaine de carnets » du peintre, ni des œuvres signées de l’artiste, aucune liste des documents que Pierre Angrand avait en sa possession à la mort de son oncle : livres dédicacés, tableaux offerts (Seurat, Cross, Signac, Luce), lettres d’artistes comme Kandinsky, ne fut dressé, mais dans les papiers du neveu, dans le désordre de son décès, (amené à être le dernier à y regarder), je retrouvais un tiré à part, extrait de la Gazette des Beaux-Arts de septembre 1984, d’un article d’Alexandre Ananoff, qui avait pour titre : « Ce qu’il faut penser des catalogues ‘définitifs’ et des marques de collections ». Naturellement, rien de bon. Cela, sans doute, était la réponse muette de l’historien à Mme Welsh-Ovcharov…

Un catalogue raisonné des œuvres de Charles Angrand n’aurait pas seulement fixé une cote, cela aurait aussi donné une idée générale de l’œuvre, des points d’appui pour y entrer, établir un premier matériau de recherche, et ça l’ « unique » héritier, universitaire en histoire de l’art, était mieux que quiconque placé pour le faire. Il ne l’a pas fait. Il ne l’a pas voulu. Désireux d’enfouir ce trésor pour le profit des futurs héritiers, non pas insensibles, mais insensibilisés à l’œuvre et aux ombres d’Angrand dont ils n’ont retenu que le goût du secret.

Si bien qu’au livret de préparation à la commémoration du 150e anniversaire de la naissance de l’artiste à Saint-Laurent-en-Caux, ville dans laquelle il avait résidé près de vingt ans, était indiqué ceci : « Peut-être à cause d’un trop grand perfectionnisme, et bien qu’il ait obtenu plusieurs prix au palmarès de l’Académie de Peinture et de Dessin de Rouen, cet homme de grande culture fut totalement oublié dans l’histoire du néo-impressionnisme. Lui, qui pourtant rencontre les plus grands tel que van Gogh, lui qui a la rare amitié de Seurat ou la vénération de Luce, cet homme-là reste presque totalement inconnu en Pays de Caux ». Au moment de l’écriture de cet article, beaucoup s’approprient cette redécouverte.

Déjà en 1956, George Besson achevait son article « Pourquoi oublier Charles Angrand ? » des Lettres Françaises de cette manière : « C’est en avril 1956 que devrait être célébré le trentième anniversaire de la mort de Charles Angrand. Les modestes seuls seraient-ils privés d’hommages ? Qui aura le mérite de réunir, en une exposition rétrospective, l’œuvre du discret pion de Paris et du tendre solitaire (sic) de sa bourgade cauchoise qui ne vécut que pour exprimer, à contre courant depuis 1900, l’intimité et les frémissements de la nature ? Il faudrait, me direz-vous, beaucoup d’intérêts conjugués pour rendre à ce méconnu une place usurpée par trop de margoulins et de chacals de l’art. Qui sait si un peu d’amour pour ce qui est pur et vrai ne suffirait pas ? À qui la parole ? » Pierre Angrand ne la prit pas, et ne fit pas, semble-t-il, la rétrospective attendue.

Les causes de cette disparition – nous dirions plus justement « occultation » – ne nous semblent pas celles qu’invoque M. Jean-Claude Guillebert, et guère plus celles de George Besson. En 1956, onze ans après la fin de la dernière guerre, Pierre Angrand avait 50 ans. Qu’avait-il fait alors pour la mémoire de son oncle et la mise en valeur de cette œuvre, lui qui en avait les clés ?


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