C’en est trope

La falsification Pierre Angrand (2)

Jean-Baptiste Kiya / 23 avril 2015

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Charles Angrand 1854-1926 par François Lespinasse, postface de Robert L. Herbert, éditions François Lespinasse, 1982

2. Publications de M. François Lespinasse (1ère Biographie et Correspondance de Charles Angrand) :
Voici ce qu’écrit Robert L. Herbert, professeur à la Yale University, en postface de la première biographie de Charles Angrand, rédigée par M. Lespinasse sous la « guidance » de Pierre Angrand : ce travail « has been made possible thanks to the cooperation of the artist’s nephew, Pierre Angrand. Historian in both a public and a private sense, Pierre Angrand has preserved and added to the materials that document Charles Angrand’s life : letters to family, friends and associates, published reviews of exhibitions, ephemeral periodicals, books and catalogues. With the help of these archives, François Lespinasse has been able to write the first book of Charles Angrand”.

Grand format en papier glacé, l’ouvrage constitue la première publication entièrement consacrée au peintre. Imprimée en 1982, le dernier neveu du peintre, l’historien, a alors 76 ans…

Un volume de la correspondance, de plus de 300 pages, suivra 6 ans plus tard, en 1988. Pierre Angrand a alors 82 ans. À nouveau, l’historien, dont les archives sont des plus abondantes, est remercié en des termes qui ne souffrent pas d’ambiguïté : « M. Pierre Angrand, sans votre aide et vos encouragements, ce livre n’aurait pu paraître ».
Ces travaux paraissent à la fois remarquables par l’étendue de l’érudition et la documentation dont ils font preuve. La Correspondance, courant sur les années 1883-1926, est elle-même enrichie d’un appareil de notes non seulement abondant mais précieux et varié.

En dépit du sérieux de ces deux ouvrages, des failles et des zones d’ombre les traversent. Parmi ces ombres, et non des moindres : Antoine et Emmanuel, nommés et représentés de si belle façon par le peintre. Il appert que ces deux Crayon Conté, de mêmes dimensions, des pendants, ont été vendus séparément. L’un se trouvant à Paris, l’autre à Chicago. Il s’agit pourtant d’œuvres majeures : remarquables par leur acuité, et la sensibilité dans l’observation et le rendu émotif de l’expression de la prime enfance.
Une certitude : « Antoine », acquis par le Musée d’Orsay en 1994 auprès d’une galerie, faisait partie de la collection du neveu. Pourtant, ces noms si lumineux sur le grain du papier, ne sont jamais si absents, si invisibles que sous la plume de Pierre Angrand et de M. Lespinasse. Il faut attendre la biographie de Pontoise de 2006, soit 16 ans après la mort de Pierre Angrand, pour que soient mentionnés très brièvement, pour la première fois, et ensemble, les noms d’Antoine et Emmanuel, sans autre indication. Autant ces noms rayonnent sur le noir du dessin, autant leur absence dans ces études paraît des plus surprenantes.

Une source prétend que ces nouveaux-nés sont les fils de la sœur de l’artiste, Maria (1852-1921) et de son époux Jules Carpentier (1845-1917). Ce qui tendrait à dire qu’ils auraient été orphelins de père dès l’âge de 17 ans environ, et de leur mère dès 21 ans…
Comment expliquer alors qu’aucune trace ne subsiste dans la correspondance de Charles Angrand qui court sur plus de 300 pages, si tenté qu’Antoine et Emmanuel aient été les neveux de l’artiste, alors qu’Angrand se complaît auprès de ses correspondants à relater les études et les difficultés de ses « autres » neveux, Henri et Pierre, alors que l’artiste évoque avec familiarité la santé de ses proches, de la famille, alors qu’il dit les deuils successifs de ses membres (à savoir son père, sa mère, sa belle-sœur, son neveu Henri à la guerre, son frère Paul, sa sœur Maria) ; comment expliquer ce silence assourdissant dès lors qu’il s’agit d’Antoine et Emmanuel, tandis qu’il les a fait figurer de merveilleuse manière au Crayon Conté, aux côtés de sa propre mère ? Comment justifier cette absence dans les notes de bas de page et la biographie détaillée, alors qu’est reproduit en toute fin de Correspondance « ANTOINE » ?

Les exemples sont pléthores : lettre de janvier 1917 à Maximilien Luce : « Ma sœur et mon beau-frère ne sont ni solides, ni vaillants en ce moment – l’hiver leur est dur » ; 23 avril : « Depuis près d’une quinzaine déjà je suis chez ma sœur. Son mari est entré dans une nouvelle crise »... : quid de leurs enfants, s’ils en avaient eu ?
Il y a de ces disparitions qui ressemblent à des meurtres.

À en croire Pierre Angrand, et si nous nous en tenons à la source évoquée plus haut, ces prétendus neveux, Antoine et Emmanuel, orphelins dès l’âge de 17 ans, auraient été morts tous deux avant 26 ans ( !), avant le décès de leur oncle Charles Angrand, puisqu’est signalé dans la contribution de Pierre Angrand lui-même pour l’ouvrage de Jean Sutter qu’il fut, lui, « le dernier neveu » (je cite) avec Luce et Leveillé à accompagner la dépouille du Maître au cimetière de Rouen ; aussi comment se pourrait-il que l’artiste, sensible même au décès d’un inconnu, se recueillant sur la tombe d’un sans-papiers, ainsi que le rapporte le témoignage direct de la saint-laurentaise Madame Varin, n’ait pas seulement mentionné la double disparition tragique à quelque moment que ce fût tout au long de ses 37 années de correspondance de « ses propres neveux » alors qu’il avait pris le soin de les faire apparaître nommément, avec amour, au crayon sur le papier ?

L’hypothèse « neveux », nous la balayons : n’est-il pas écrit à la page 72 de la première biographie, déjà « en 1912, Ch. Angrand fut très affecté par la mort de sa jeune belle-sœur, femme de son frère cadet et mère de ses deux neveux », c’est-à-dire d’Henri et de Pierre : ce qui indique qu’il n’en avait pas d’autres. Il demeure plus vraisemblable que l’artiste ait souhaité ne pas évoquer dans ses lettres l’existence de ces enfants parce que tout simplement ce n’était pas de simples neveux ; quant à Pierre Angrand, informé et très documenté (« à l’ exposition de Dieppe de 1904, l’artiste adresse 2 dessins Antoine et Emmanuel », est-il écrit dans la récente biographie de Pontoise), il va de soi qu’il ne pouvait ignorer qu’il s’agissait de ses propres cousins dans cette hypothèse - et s’ils l’avaient été, celui-ci l’aurait indiqué volontiers. Selon toute évidence, concernant ces 2 enfants, Pierre Angrand savait mais il s’est tu à leur sujet tout au long de sa vie, informé il n’a pas souhaité partager ce qu’il savait sur ce point auprès des chercheurs qui se penchaient sur l’œuvre d’Angrand.


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