C’en est trope

La falsification Pierre Angrand (3)

Jean-Baptiste Kiya / 15 mai 2015

2. Publications de M. François Lespinasse, bis (Correspondance de Charles Angrand) :

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Vincent van Gogh par Gustave Coquiot, éditions Ollendorff.

La rétrospective Charles Angrand organisée par Pierre Bazin au Château-Musée de Dieppe, du 19 juin au 20 septembre 1976, à laquelle le neveu apporta une contribution importante en tant que rédacteur d’une part, et en tant que principal pourvoyeur d’œuvres, fut couverte par un quotidien local. Au cours de cet article de pleine page, le journaliste Patrice Lefebvre relatait non seulement l’exposition, la vie de l’artiste, mais complétait la documentation au moyen d’une enquête de terrain.
Pierre Angrand, à l’affût des articles de presse qu’il découpait et classait, ne pouvait ignorer le contenu de ce papier publié le samedi 4 septembre 1976. L’historien et neveu du peintre avait alors 70 ans.

12 ans plus tard, était publiée la Correspondance par M. Lespinasse, sous la guidance de l’historien et neveu de l’artiste. Un recomptage des lettres au sommaire le confirme, l’ouvrage totalise 400 lettres. La rondeur du chiffre ne manque pas d’étonner. Si trois lettres destinées au célèbre critique d’art Gustave Coquiot sont restituées, le biographe de « Seurat » rapporte dans son ouvrage de 1924 (l’édition même que possédait l’historien) un 4e courrier, absent de la Correspondance, qu’il cite en partie dans la biographie du « père du pointillisme », mais que le critique d’art rapporte « in extenso » dans le « Vincent van Gogh » qu’il avait fait éditer l’année précédente…

Qu’une telle lettre ne figurât pas dans la Correspondance de Charles Angrand, alors que par deux fois elle avait été citée, dans deux biographies différentes ayant trait à des acteurs célèbres de la peinture qu’avait côtoyé Charles Angrand, paraît des plus étonnants, à tout le moins léger, d’autant plus qu’aucune note de la Correspondance, pour comble, ne fait allusion à ce témoignage capital.
Nous pourrions passer sur l’oubli de cette lettre qui explicite les liens qui unissaient Seurat, Angrand et van Gogh, si un autre détail n’attirait notre attention sur ces courriers destinés à Coquiot.

L’article « Charles Angrand et Georges Seurat », signé par Mme Adèle Lespinasse publié dans la 2nde biographie du peintre aux éditions Somogy, reproduit l’intégralité de la « seconde lettre » (sic – il est vrai que le sommaire de la Correspondance n’indique que 2 lettres, alors qu’elle en reproduit 3) qu’Angrand fit parvenir à l’ancien secrétaire de Rodin. Il y est écrit (citation d’Angrand, rapportée par Mme Lespinasse) : « je me promenais ce jour-là vers Saulx-le-Duc quand spontanément à la vue de la toute petite gare qu’on venait d’y planter – j’eus l’obsession de Seurat ! »… Plus loin, confirmation – qui montre bien qu’il ne peut s’agir d’une erreur : « cette gare de Saulx, il [Seurat] en eût fait un chef d’œuvre ».
Une rapide confrontation avec le volume de la Correspondance en garantit l’exactitude des termes (lettre du 16 août 1923)…

Mais mon Dieu, qu’allait faire le peintre à Saulx-le-Duc, lui qui se fichait de la grandiloquence des monuments ?… Quelle moquerie ! Il fallait être érudit, agrégé en histoire et géographie comme l’était Pierre Angrand pour effectuer pareille substitution !
Le « Seurat » de Coquiot reproduit une version antérieure de cette lettre. Qu’y lisons-nous à la page 234, entre guillemets (c’est Charles Angrand qui s’exprime) ? « Tenez, je me promenais un jour vers Saône-Saint-Just quand spontanément à la vue de la toute petite gare qu’on venait d’y planter – j’eus l’obsession de Seurat. » Plus loin, il ne s’agit pas de la gare de « Saulx », mais la « gare de Saint-Just ».
Déjà, Georges Coquiot, ignorant tout des stations parsemées sur la ligne de Motteville à Ouville-la-Rivière qu’empruntait le Tortillard et dont la mise en service remontait à 1912, commettait une erreur de recopiage. « Saône-Saint-Just » n’existe pas, la Saône étant une rivière de l’Est de la France, principal affluent du Rhône. Il fallait lire plutôt « Saâne-Saint-Just », avec 2 a, bourg conjoint à Saint-Laurent-en-Caux où demeurait Charles Angrand.

Pour brouiller les pistes, non sans humour, cet inexistant Saône-Saint-Just a été remplacé intentionnellement par un réel Saulx-le-Duc, ville historique de l’Est, proche de la Saône, sise en Franche-Comté comme l’est Chalon-sur-Saône.
Alors qu’est-ce que Pierre Angrand, par la substitution, cherchait-il à dissimuler ?
Pour y répondre, il faut se reporter à l’article que Patrice Lefebvre consacra à la rétrospective de Dieppe en 1976 que l’historien avait lu.
Le journaliste rapporta le témoignage direct de la Saint-Laurentaise Mme Varin née en 1896 : « J’en ai vraiment le souvenir, dit-elle, bien qu’étant alors enfant. On le voyait partir [Charles Angrand], le soir, vers la vallée de Saâne-Saint-Just… » Et le journaliste de préciser : « Ce sont les premiers mots de Mme Varin qu’un heureux hasard nous a fait rencontrer ».
Chaque soir, ayant soin de la rumeur, Charles Angrand allait rejoindre son second foyer, au bourg de Saâne-Saint-Just, là où se trouvaient Antoine et Emmanuel.

Sous mes yeux, la reproduction d’un pastel d’Angrand, intitulé « Les Commérages ». Une œuvre non signée, mais aboutie. Quatre jeunes femmes assaillent de questions une femme à la fenêtre portant un enfant. Celle-ci tourne son visage vers le bambin. On dirait une de ces Maternités de l’artiste. Le point de vue du peintre s’est élargi et, partant, celui du spectateur tourné vers le groupe aussi, que l’on regarde de loin, et nous nous demandons à notre tour ce qui se dit… Ce qui nous rappelle que la « peinture » est silence.


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