C’en est trope

La fille au labyrinthe de Truman Capote

Jean-Baptiste Kiya / 10 décembre 2015

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Petit déjeuner chez Tiffany de Truman Capote, en folio.

J’ai pensé à Pierre Gripari à la lecture du « Petit Déjeuner de chez Tiffany ». Le Gripari du restaurant populaire de chez Dany. Une inflexion de voix, un ton, une gouaille : lorsqu’il lançait à la cantonade, s’adressant à un déménageur qui rentrait prendre un bock : « En voilà un à qui je n’ai pas dit tout le bien que je pensais de lui ! » Un côté tressautant, sautillant, enjoué et rieur. Un Gripari sans aigreur d’estomac.

Ce qui est curieux, c’est qu’il n’y a pas d’exemples de personnages-labyrinthes, comme on en trouve dans cette fascinante nouvelle de Truman Capote, dans le « Traité du labyrinthe » de Jacques Attali. Et quand ce dernier écrit : « L’être vivant est un labyrinthe des labyrinthes », il le dit pour le corps, pas pour le psychologique : il parle du labyrinthe protéique, de la cellule, de génétique. Il y a là une absence importante, bien que la formule puisse convenir parfaitement à certains personnages de fiction et admirablement à Holly Golightly.

Difficile de ne pas échapper, n’est-ce pas ?, à la fascination éprouvée par le narrateur pour cette gamine à l’aplomb infernal, image d’une éternelle jeunesse, de la désinvolture et de la grâce. Et de s’y perdre.

Qui est-elle ? « Du crottin sur un plateau », à en croire son ex-impresario, une gosse paumée, une midinette, une call-girl, une hôtesse de charme, une femme libre ?… Nul ne sait, pas même le narrateur écrivain et observateur de son existence. Sans doute tout ça ensemble, et rien de tout ça. Holly ne se désigne-t-elle pas elle-même comme une « créature sauvage ».

Il y a quelque chose d’affirmé dans cette histoire du corbeau apprivoisé qu’elle raconte, qui, redevenu sauvage, errant par la forêt, n’en finit pas de répéter son nom. Comme s’il l’appelait, lui-même… à la sauvagerie.

Et cette chanson qu’elle chante parfois sur sa guitare, qui flotte sur les lèvres de son ex-mari, de ses conquêtes, cette pauvre « mélodie des plaines » qui la caractérise si bien : il faut l’écouter.

« J’ai pas envie de dormir

J’ai pas envie de mourir

J’ai juste envie d’aller, marchant

Le long des pâturages du ciel… »

Les pâturages du ciel : l’image d’une complainte pour un titre de Steinbeck. « Les pâturages du ciel », mots par lesquels Holly se décrit mi-humaine, mi-animale, un mélange des deux, comme le Minotaure, ce qui égare la conscience du narrateur et trouble la nôtre. Une sauvagerie qui ne peut se domestiquer.

Mais on aurait tort d’isoler le personnage dans le labyrinthe qu’elle secrète, et de l’y enfermer. Pas d’observé sans observateur, c’est comme ces dessins d’Escher, par lesquels il faut toujours se demander où il a mis le regard, où il se situe, ce regard qui restitue l’œuvre – autrement dit : d’où on regarde ?

La couverture du livre (prise de vue tirée de film de Blake Edwards) prend la pleine mesure de ce jeu de points de vue.

Le narrateur, par un habile procédé de retour narratif, est ainsi décrit par l’observée dans une de ses soirées improvisées : « Intéressé, mais pas bête. Ce qu’il désire passionnément c’est d’être à l’intérieur pour regarder au-dehors. N’importe qui, avec son nez aplati sur une vitre, aurait l’air stupide. Mais pas lui ». Truman esquisse là un art d’écrire qu’il reprendra dans son roman suivant, « De sang-froid ».

Par un effet de miroir, Holly se voit dans l’œil de son admirateur enfermée dans un labyrinthe de verre dans lequel se mêlent voyeurisme et exhibitionnisme. Un labyrinthe tout autour d’une gosse. Qui l’a envahi.

Le narrateur, comprend-on, à ce jeu, est devenu un lapin mécanique, qui à l’inverse d’Alice, (où c’est la petite fille qui court après le lapin) voit le narrateur, lapin mécanique, lapin blanc, c’est-à-dire naïf, courir après notre nouvelle Alice. Et qu’il n’arrive pas à rejoindre.

À cela s’ajoute le labyrinthe du cœur, avec ses revirements. Il a le malheur, une fois, de lui parler de ce qu’elle gagne et de la façon dont elle le gagne : « Ça devrait prendre quatre secondes pour aller d’ici à la porte. Je t’en donne deux », lui répond-elle.

« Holly Golightly n’était, en décidai-je, qu’une ‘vulgaire exhibitionniste’, une ‘gaspilleuse de temps’, une ‘quintessence de chiqué’, quelqu’un à qui, de ma vie, je n’adresserais plus la parole ». Et pourtant, s’il la perd de vue dans le labyrinthe de l’existence, il finit toujours par l’apercevoir à nouveau et il ne peut s’empêcher de s’intéresser à cette fugacité.

Ce long récit ne saurait se clore sans l’ironie de l’aporie. Le fil narratif s’estompe comme ces rivières dans le désert qui se perdent dans les sables. Ainsi les dernières lignes : « Qu’il s’agisse d’une hutte africaine ou de tout autre lieu, j’espère que Holly est arrivée, elle aussi… »

Espérance vaine : Holly ne peut arriver quelque part, étant mouvement elle-même.

Reste que Capote a une telle patience avec ses personnages, s’accordant du temps à les scruter, qu’il devient comme le chasseur à l’affût, mais un chasseur admiratif, qui sait qu’il manquera une fois encore son gibier.


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