C’en est trope

La folie pourfendue du conte, Italo Calvino

Jean-Baptiste Kiya / 18 décembre 2014

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Le Vicomte pourfendu d’Italo Calvino (traduit de l’italien par Juliette Bertrand), aux éditions Magnard.

Si vous ne voyez pas la différence entre un verre à moitié vide et un verre à moitié plein, alors ce livre est fait pour vous… C’est comme ça que mon libraire m’a vanté « Le Vicomte Pourfendu », il y a environ 15 ans. 15 ans de lecture. Et il sourit. Quand j’aime un livre, je fais exprès de ne pas avancer. Pour tout dire même, je tâche de ne pas le terminer. Je laisse les personnages courir en moi, je leur laisse le temps de se décliner. Ils entrent alors dans mon rêve, je les digère. Intérieurement, j’ai toute une bibliothèque de livres inachevés, prédigérés des romans de Hugo, des Balzac ; je les reprends parfois mais j’évite de les terminer. Des parties de moi incarnent des personnages, je ne veux pas m’en débarrasser, les vrais gens sont si ennuyeux, si décevants. C’est pour ça, alors je m’arrête avant la fin, je les laisse vagabonder, je les porte… »

Il se reprit, sombre : « Je ne veux plus être orphelin… »
Je voyais s’ouvrir dans ses yeux une fêlure, je distinguais la cicatrice en son âme. Alors il m’avoua : « Et puis je ne sais pas ce qui s’est passé ; dernièrement, j’ai pris le livre et puis d’un trait, pffuitt : par mégarde, je l’ai terminé. Le Vicomte Pourfendu, jusqu’à la dernière ligne. C’était foutu. Je ne sais pas ce qui m’a pris. »

Je scrutais son visage, il avait l’air perdu. J’aurais voulu lui rendre la féerie de ce livre, lui dire non, ce genre de bouquin n’est jamais fini, parce que, parce que. Au-dessus de nous, couraient les couleurs pâles et blafardes du ciel d’avant les cyclones.
Je le défiai : « Lui, au moins, Médard de Terralba, il part au combat comme on va au spectacle. »

Se prenant au jeu : « En fait, un petit étalage d’héroïsme, et la réalité reprend ses droits. Les Turcs sont comme une nuée de mouches, plus on les écarte, plus ils reviennent.
– Mais enfin, dans cette armée de chrétiens, on pense plus à l’eau-de-vie qu’à sa propre vie… Et puis, cette réalité si décevante que le romancier a coupée en deux en vrai joaillier, est deux fois plus intense.
– Mais la fin est si décevante : les deux parties du Vicomte recollées, c’est toujours le mal qui l’emporte, le mal qui contamine jusqu’au jeune narrateur : le mal-être, puisqu’il dit lui-même sa nostalgie du monde coupé en deux, comme moi, comme l’enfant qui quitte le conte pour recouvrer la réalité si mélangée, si chaotique. Calvino a jusqu’à son terme mené une réflexion imparable sur l’incomplétude du monde, du soi et en même temps du livre : terminer un livre c’est réaliser l’impossible continuité entre le livre et la conscience. Il est clair (écrit-il) qu’il ne suffit pas d’un vicomte complet pour que le monde soit complet… Et moi, ayant lu le livre de Calvino jusqu’au bout, jusqu’à la lie, à mon tour, je me suis découvert incomplet parce qu’aussi à présent, j’ai été contaminé par l’idée utopique et fausse de la complétude.
– Et en même temps, à travers cette valse hésitation entre le Bien et le Mal, il nous convie à l’effroyable fête du Libre-Arbitre, à son duel sans fin, et la verve qu’il y met constitue la liberté surprenante du conte. Calvino a une de ces façons picaresques de promener son lecteur. « Le Vicomte pourfendu » est un parcours, une mise en abîme, un conte sur le conte.
– Précisément, cette promenade a une fin, et la fin c’est le mal. Vois comme le Mal qui simule le bien n’en est que plus mauvais…
– D’accord, le Mal est prépondérant, mais c’est un mal surprenant, dans lequel il n’y a rien d’attendu : c’est ça la grande leçon.
Il poursuit, sans même m’écouter : « C’est un mal rongé par le mal, par la partie manquante.
– Mais enfin, reporte-toi à Cervantès, 1ère partie, chapitre VIII, sur les moulins à vent…
- … Ou au chapitre VIII du Vicomte, sur les Huguenots, ces mal pourfendus, qui sont moins bons que Médard.
Cette maladie lui vient de son enfance, déjà de son précepteur qui arrachait les pages des cahiers du jeune vicomte dès lors qu’il les présentait mal. Le jeune élève avait toujours ainsi la moitié de ces cahiers arrachés. La moitié, déjà.
– Oui, et c’est ainsi qu’il nous donne l’idée de l’autre soi-même.
Il se met à réciter un passage : « Si chacun pouvait sortir de son obtuse, de son ignare intégrité ! J’étais entier, et toutes les choses étaient, pour moi, naturelles et confuses, stupides comme l’air ; je croyais tout voir et ne voyais que l’écorce. Si jamais tu deviens la moitié de toi-même et je te le souhaite enfant, tu comprendras des choses qui dépassent l’intelligence courante des cerveaux entiers. Tu auras perdu la moitié de toi et du monde, mais ton autre moitié sera mille fois plus profonde et plus précieuse. Et toi aussi, tu voudras que tout soit pourfendu et déchiqueté à ton image parce que la beauté, la sagesse et la justice n’existent que dans ce qui est mis en pièce ». Ajoutons aussi la politique.

Je dis : – Combien sont-ils ces amoureux qui ne veulent que la moitié de leur aimée, et qui à l’instar du Chevalier n’effeuille que la moitié des corolles ? Toute rencontre de deux êtres dans le monde les fait se déchirer, et c’est par cette fente que passe l’amour. Et j’ajoute : J’en connais encore quelques-uns qui ont un boulet à la place du cœur et qui ne rêvent que de vide après lequel ils courent, comme s’il s’agissait du paradis.


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