C’en est trope

La force des tempêtes - Cécile et Épicure (2)

Jean-Baptiste Kiya / 6 juillet 2017

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Les Matérialistes de l’antiquité par Paul Nizan, éditions François Maspero.

Couverture jaune serin : « Les Matérialistes de l’Antiquité », en Garamon.
Choix de textes, présentation, traductions, Paul Nizan.
Épicure - « Tableau de la sagesse ». Page 107.

« Il est doux, quand sur la grande mer les vents bouleversent les eaux, de contempler de la terre les grandes épreuves d’autrui. Non point que la souffrance de l’homme soit un plaisir, mais parce qu’il est doux de voir à quels maux on échappe soi-même. »

Comme il me fascinait – je devais avoir 14 ans - le balancement de la période, la temporelle en incise qui surseoit la complétude du sens, le sujet réel qui ourle la phrase à la façon d’une vague qui se résout dans la courbe, le sentiment océanique porté par le tout. Et en même temps, elles m’intriguaient, ces propositions. D’autant que des touches plus sombres s’ajoutaient : « Il est doux de regarder les grands engagements de la guerre qui se déroulent dans les campagnes, quand on n’a point de part au danger »…

La vie en tant que scène tragique (proskenion) pour nous confronter à la passion du monde (par mimèsis) et nous en délivrer (par la catharsis). La représentation du pathos dans le dessein de le congédier de l’existence, la poiesis aristotélicienne. Seulement voilà, le monde n’est pas plus une scène que la vie n’est une recherche du confort. Personne aujourd’hui ne saurait décemment tirer un quelconque plaisir au spectacle des millions de morts et de déplacés que fait la guerre de Syrie. Personne.

Que la sagesse nous protège des maux, de là à les contempler sereinement, de là à en tirer peut-être non pas du plaisir, mais de la consolation, du soulagement. Quand bien même j’étais hameçonné par l’élan de la phrase, je ne saisissais pas que la sagesse (ataraxique ou pas) puisse conseiller de tels exercices et rejeter au rang de passions funestes, hors du cercle, la compassion, et l’empathie.

Était-ce donc cela cette « sophia » qu’il s’agissait d’« aimer », cette sagesse que ma grand-mère avait extirpée de ses doigts experts de la superposition, de l’amoncellement des livres situés à l’entresol de la librairie des PUF, labyrinthe ouvert comme seules savent l’être les vraies librairies et les vraies bibliothèques (tourbillons de l’âme) ?…

Cécile avait côtoyé Paul Nizan.

Jean-Paul Sartre lui avait proposé ce qu’il proposa à Simone de Beauvoir. Elle me disait qu’elle lui avait préféré mon grand-père… Les lettres que lui avait envoyées le futur théoricien de l’existentialisme, par lesquelles il se moquait du « collier de Vénus » d’une certaine Simone, elle s’en était débarrassées. Elle m’avait offert cependant « L’Existentialisme est un humanisme ». Une biographe de Jean-Paul Sartre récemment m’a indiqué n’avoir relevé aucune trace de Cécile Joint. Ça ne m’étonne pas, elle avait voulu s’effacer, après avoir tant été dans la lumière.

Agrégée, elle avait voulu faire sa thèse sur Voltaire. Elle y renonça.

Elle m’avait offert « Les Fables » d’Ésope, aux Belles Lettres, la collection de Guillaume Budé, au sein duquel je dénichais mon joyau : « La Lampe » :

« Une lampe enivrée d’huile, jetant une vive lumière, se vantait d’être plus brillante que le soleil. Mais un souffle de vent ayant sifflé, elle s’éteignit aussitôt. Quelqu’un la ralluma et lui dit : ‘Éclaire, lampe, et tais-toi : l’éclat des astres ne s’éclipse jamais.’

Il ne faut pas se laisser aveugler par l’orgueil, quand on est en réputation ou en honneur ; car tout ce qui s’acquiert nous est étranger. » Elle ne m’était pas étrangère, cette fable, tant j’étais lampe et à la fois celui qui la rallume.

Cécile m’offrit aussi le « Nu Perdu » aussi – étrange cadeau qui me rebuta, bien qu’emporté par la proposition de « La nuit talismanique brillait dans son cercle »…

Sa belle collection du Littré finit croquée par les termites.

Elle proposait des choix de sortie, je lui répondais d’un invariable « Comme tu veux » qui la chagrinait : je devais choisir. Il fallait faire preuve de personnalité. Dans la rue, elle m’offrait de façon surannée son bras, ainsi nous causions côte à côte. Elle m’avait entraîné voir le cinéma d’humour anglais : « Arsenic et Vieilles dentelles », « Frankenstein junior », « To be or not to be », de longs métrages en noir et blanc dont je garde un souvenir ébloui. Elle ouvrit à mon étonnement les portes du Musée Guimet, de la même façon elle me jouait le « Hareng Saur » de Cros.

À la campagne, c’était les longues parties forestières, des séances de ping-pong, les surprises des fraises des bois, les faisans qui se lèvent dans les champs, le vent dans les cheveux, et le ciel clair, si vaste, les épis de maïs qu’on disait fait pour notre appétit, et qu’on volait dans les champs, la plume de geai qui m’attendait, enfant sur le chemin.

Cécile, pour moi, avait le goût du cannelé, des raisins sans pépins.

Avec un talent de conteuse rare, elle nous tenait en haleine en nous racontant son Occupation allemande.

Sans elle, je n’aurais pas ‘tenu’ devant ce qui me fut imposé : les mensonges, les veuleries, les violences et les silences-, sans ces portes qu’elle m’avait tenues ouvertes de loin, je n’aurai pas eu ce goût du lointain, ni jamais ce courage : celui de résister.

Jean-Baptiste Kiya

– gens de rien.