C’en est trope

La Grammaire en histoires : Adam part pour Anvers… (2)

Jean-Baptiste Kiya / 24 mars 2016

JPEG - 97.8 ko
La Fabrique des mots d’Erik Orsenna, en Livre de Poche.

Après avoir arpenté de longs jours les chemins de l’Europe, Adam entra dans la belle ville d’Anvers. Le Serpent, l’ayant précédé, avait manigancé son affaire : tous les beaux mots avaient été subtilisés et dissimulés, si bien qu’il ne restait que des marchandises de mauvaise qualité.

Adam fit le tour du marché, considérant les présentoirs : il passa devant la Chouette qui ne voit qu’en pleine nuit, qui vendait des jeux de mots bien compliqués et obscurs qui ne pouvaient qu’alourdir une conversation. Il poursuivit son chemin.

Il passa devant la Taupe qui ne voit rien, qui vendait sur son étal des gros mots, des grossièretés qu’on était bien en peine de regarder. De grosses mouches étaient attirées par la marchandise et tournoyaient tout autour, mais elles étaient aussitôt gobées par des crapauds bien gras qui veillaient aux produits. Adam pressa le pas, sans se retourner.

Il s’arrêta devant l’étal d’une Araignée qui vendait des articles définis, indéfinis et partitifs : de simples pattes de mouches. Pas de quoi agrandir une conversation. À proximité, il y avait des Crabes grammairiens, gros, visqueux et gluants, avec des yeux globuleux, qui vendaient des verbes compliqués à des temps composés du passé, alors qu’on en était qu’au tout commencement du monde. Adam s’en détourna.

Il ne voyait en définitive aucun mot digne d’intérêt et d’admiration. Il était bien marri d’avoir fait ce chemin ‘pour rien’. Il s’apprêtait à quitter la foire, quand lui parvint une petite voix flûtée et insinuante : « Des mots sssurprenants, des mots nouveaux z-et merveilleux, des mots magnifiques, faites votre provision pour pas cher… Approchez, chalands, et le monde vous z-appartiendra… » Adam regarda le vendeur à la voix sifflante, c’était un Serpent, un magnifique serpent aux yeux lapis-lazuli, qui zozotait quelque peu. Cela n’en était que plus étonnant.

« Bonjour, mon cher Monsssieur, sssi vous voulez de beaux mots, vous n’avez qu’à regarder, et vous me direz votre avis… Sssela vaut de l’or, mais je vous les fais pour pas cher… »

Adam considéra le vendeur : « On ne se connaît pas ? On ne s’est pas déjà vu ?...

- Oh, vous sssavez, le SSSerpent est aussi enfant de Dieu… »

On sait que le Serpent a la langue fourchue et qu’un bout de sa langue dit vrai, quand l’autre dit faux ; il entortille son monde avec son esprit aussi tortueux que ne l’est son corps…

« Contemplez, Monsssieur, contemplez ssses mots... Ils n’ont l’air de rien, mais ils valent de l’or… »

Adam regarda les termes que le vendeur lui présentait et qui étaient soigneusement mis en valeur. Il n’y avait que des « à », des « de », des « par », des « pour », des « sans », des « sur »… L’Homme commença à s’éloigner quand le Serpent le rappela.

« Monsssieur, Monsssieur, vous me paraisssez fin connaissseur, voilà une belle marchandise que vous z-êtes digne d’apprésssier, et ssse n’est pas cher… »

Adam regarda de nouveau, et il lut : « à, de, par, pour, sans, sur, sous… Non, vraiment, je ne suis pas intéressé. Merci. 

- Attendez, mon bon Monsssieur ! Regardez mieux… », et ce faisant, le Serpent prit quelques uns de ces mots qu’il organisa.

« Et comme sssa ?... »

Adam lut : « À, dans, par, pour, en, vers, avec, de, sans, sous, sur… », et il comprit : Adam part pour Anvers avec deux cents sous sûr. Ça alors ! Ça devait être des mots bien merveilleux pour lui servir de miroir… Et en effet, comme le Serpent avait tendu un miroir à Ève, il le tendait cette fois à Adam.

« Quels mots merveilleux !, s’extasia le premier Homme.

- N’est-ssse pas ? Sssa vaut de l’or, mais je vous les fais pour trois fois rien : trois sssents sssous.

- Ah, ce n’est pas possible !

- Combien vous z-avez ?

- Deux cents sous…

- Bon, vous z-avez de la chanssse que je sssois bien gentil avec vous, vous z-avez une tête qui me revient : je vous les laissse pour deux sssents. » Il s’en tortillait d’aise, le Serpent, de si petits mots, si ridicules, pour une si belle somme, il s’en serait bien frotté les mains s’il l’eût pu.

« Dites-moi, comment appelle-t-on ces mots ?, demanda Adam.

- Des préposisssions.

- Et ils servent ?...

- Ils ssservent de miroir », renchérit amusé le Serpent.

Adam régla le Reptile, engouffra les mots dans son sac et repartit pour le Moyen-Orient où se trouvait sa demeure, et où l’attendait sa Femme.

(À suivre…)

Jean-Baptiste Kiya


Kanalreunion.com