C’en est trope

La Grammaire en histoires : Adam part pour Anvers… (3)

Jean-Baptiste Kiya / 31 mars 2016

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Les Chevaliers du subjonctif d’Erik Orsenna, en Livre de Poche.

Il arriva fourbu, mais content. Ève l’accueillit.

« Alors ?
- Alors, j’ai trouvé des mots magnifiques.
- Ah bon ?
- Oui, des mots miroirs !
- Montre ça ! », s’empressa la première Femme.

Adam déballa du sac les prépositions. « Voilà, ce n’était pas cher : deux cents sous. 

- Mon Dieu !, s’écria Ève ; si ce sont bien des mots miroirs, je ne vois rien là que ce que tu es vraiment : un piètre idiot de mari qui s’est fait rouler dans la farine ! Qui t’a fait ce méchant tour ?
- Un serpent, mais il ne m’a pas mordu, ne dis pas qu’il est méchant.
- Ne dis pas non plus qu’il n’est pas méchant ! Que veux-tu faire avec ces mots minuscules ? Quelles conversations veux-tu avoir, avec des ‘de’, des ‘par’, des ‘pour’, des ‘sans’, des ‘sur’ ?... »

Adam, se rendant compte de sa bévue, était rouge de confusion. « Voyons, voyons… on trouvera bien ! Ce n’est pas si grave…

- Deux cents sous, et ce n’est pas grave ?! Avec la vie si chère ! Ah, j’aimerais t’y voir ! »

Et c’est vrai que ces mots, on les aurait dit tirés de la crotte du diable, tellement ils paraissaient malingres, chétifs, minables… Et pourtant au fil des jours, Adam et Ève apprirent à les utiliser : c’était « des rêves de cosmos », « un raisonnement à double fond », « un infini sans zéro »…

Ils servaient à construire des phrases, à élaborer du sens, ces petits mots-là, ils développaient la pensée, l’affinaient… Avec eux, on devenait plus grand : « le joli clair de lune, à tous les vents, pour ainsi dire, sans ambages, sur ces entrefaites, envers chacun », sans les prépositions, ces expressions n’existeraient pas, ni les verbes transitifs indirects d’ailleurs comme partir pour, aller vers, demander de, proposer à, donner à, penser à…

Ils agrandissaient l’horizon.

Nous aussi, comme Adam, comme Ève, il nous appartient de nous servir de ces petits mots qui font le lien entre les plus grands afin d’accroître cette perception du monde que l’on a à travers le langage… Ainsi, peu à peu, sur l’échelle des mots nous gravissons le ciel un peu plus comme Jacob.

Mais que devint le Serpent, ce Trompeur, celui-là même qui avait descendu Satan sur Terre en le portant sur son dos, et que Dieu avait puni en le privant de ses pattes ? Certes, il crut se venger en arnaquant Adam à Anvers, mais fut puni de ce forfait en ce qu’il rendit service à l’homme en lui livrant des mots qui permirent d’exprimer avec plus d’exactitude ses pensées et ses aspirations. Dans sa transaction, il s’était enroulé de plaisir sur un des trépieds qui soutenait l’étal, et en voulant quitter le marché, n’ayant pas desserré son étreinte, il fit basculer ce support pour se recevoir le coin du plateau qui avait accueilli tous les mots, sur la figure. Il fut puni là où il avait trompé, comme de juste. Et lui qui avait jusque là une belle tête ronde, la retrouva toute aplatie, telle qu’on la voit aujourd’hui - et depuis lors, il fuit les hommes de peur qu’il n’en soit encore puni…

***

Addenda : « Pour une grammaire poétique ».

Tout en haut.
Je grimpe tout en haut
Du mot
Je prends le coco,
Et avec le coco
Je fais du gâteau :
Un gâteau de mots.

***

Le Pronom possessif

À qui ? À qui ?
Cette chose,
Cette rose
À qui ? À qui ?
Ce stylo
Cet oiseau…
Le mien, la mienne,
Le tien, la sienne ?
Mais si cette chose
Était à la rose,
Et si la Terre n’était
À personne, qu’est-ce qu’on dirait ?

***

- ET CAETERA-

Jean-Baptiste Kiya

À mes enfants,
En hommage à Pierre Gripari, et en clin d’œil à Pascal Siew.


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