C’en est trope

La Marque du Lys

Témoignages.re / 27 octobre 2011

Le titre ne porte pas le pluriel qu’auraient mérité les enquêtes qui constituent l’ouvrage. La Réunion est depuis l’origine une terre d’exils, avec un “s”. Celui des esclaves malgaches, bantous, des prostituées françaises, des jeunes hobereaux infortunés, des engagés indiens, des familles mahoraises, jusqu’à celui qu’induit l’installation des Chinois sur cette route du riz suivant en cela à rebours la route des épices... Exils dans un sens comme dans l’autre : paysans de la Sakay, fonctionnaires créoles mutés, enfants de la Creuse déportés, avec un hypothétique et repoussé espoir de retour. Exils, avec cette propension à l’oubli qu’a invariablement toute terre de souffrances - balayée de vents, battue par les flots. Traces effacées, voix étouffées, avec soin.

Dévoré de flammes, le “livre rouge” de l’abbé révolutionnaire Davelu, énorme travail généalogique dévoilant les sources négroïdes qui coulent dans le sang des veines de l’aristocratie créole : c’est le passé qu’on brûle. Et avec quelle ardeur à mettre la main dessus, avec quel soin à le faire disparaître, comme en témoigne le procès-verbal de destruction de 1816 !
Scellés, perquisition, maire, abbé : face à un livre, on fait quérir la justice, on dresse des clôtures institutionnelles. Et l’autodafé a lieu dans la cour de la cure de Saint-Paul, bien caché des regards. Cette bonne justice des convenances et de l’hypocrisie sociale signe une nouvelle fois ses documents favoris, sceau apposé du lys blanc, impératif bidon de pureté. « Il est frappant », écrit Olivier Soufflet, « de constater à quel point les signes de l’esclavage ont également été effacés. On cherche en vain des instruments de travail ou de châtiments de l’époque : fouets, fers, chaînes, carcans, fleur-de-lis... Les arbres sur lesquels les mains coupées étaient clouées, pour terroriser les autres esclaves, ont disparu ou ont été oubliés ».
Aucun, non plus, des musées de l’île ne possède le kreutzer frappé du « K » des Kerveguen sur les 227 mille qui ont inondé La Réunion de 1859 à 1879, vingt années durant, alors qu’il était nécessaire de pallier au manque de numéraire.
Détruits et oubliés, comme la mémoire du Caf Francisco, « dernier vivant de l’esclavage, à qui le gouverneur Sarda avait donné le droit d’entrer à la cathédrale avec des souliers, comme les Blancs », et qui ne manquait jamais d’arpenter les travées, frappant les bancs de sa canne en criant de temps à autre : « LE MÉNAGE N’EST PAS FAIT ! » en une véritable parodie de Petit Maître.

Comme Francisco dans sa cathédrale de silence, le livre vient réparer l’oubli dans lequel sont tombés les anticolonialistes Vinh San et Mohamed Abd el-Krim celui-là même dont la parole fut travestie par un capitaine, traducteur de l’armée française, affecté à l’escorte du chef marocain vaincu.

Aujourd’hui encore, l’enseignement fait bien sentir aux jeunes Réunionnais le peu de place qu’ils occupent dans l’Histoire. Confetti d’empire, chiure de mouche. Cet oubli est inscrit dans la Bible : « Le pain d’hier est rassis, le pain de demain n’est pas encore cuit », aujourd’hui seul compte. Sans racine, la fleur se fane et l’arbre s’écroule.

On aurait tort de croire que le temps la passé. Il suffit d’un cyclone plus dévastateur qu’un autre pour que des vestiges ressurgissent. Gamède renverse la mer et dévoile en 2007 les premiers ossements d’un millier d’esclaves enterrés, hors cimetière, à Saint-Paul, reconnaissables à leurs dents taillées en pointe. Les morts ne se lèvent pas encore : ils se contentent de montrer leurs dents.

Pourtant, la volonté à vouloir effacer les traces persiste, elle est même nationale. Les premiers et les plus acculturés sont évidemment les métropolitains ; les îles, isolées, ont préservé intacte une grande partie de leur patrimoine, de leur identité, de leur culture, de leur langue. « Comment faire en un an à peu près ce qu’on faisait en deux, s’interrogent les profs d’histoire au lycée, et en plus devant des élèves de séries différentes dont certaines passeront la matière au Bac à la fin de l’année et d’autres non ? »
L’histoire devient optionnelle en Terminale S. Les 4 heures d’enseignement de l’histoire — comprimer les crédits, c’est comprimer l’éducation — passent à 2 heures et demie. Conséquence : 16 heures, c’est-à-dire un mois, pour aller de l’attentat de Sarajevo à la mort de Ben Laden, en passant par la Seconde Guerre mondiale. Vous pensez bien que causes, conséquences ou l’extermination des Juifs vont être vues de manière light. « 120 heures pour 48 questions, soit en moyenne 2 heures et demie chacune ; or chacune peut donner lieu à un sujet au bac pour la série S », écrivent les signataires d’un courrier du SNES-FSU. Braderie. « Qui contrôle le passé contrôle le futur », mettait en garde l’auteur de "1984". Devant de telles mesures, les historiens ont provoqué un tollé. L’un d’entre eux, Mickaël Bertrand, dans ses remarques, conclut : « Résultat : un adolescent à la veille de sa majorité ne se verra plus enseigner l’Histoire de France de 1962 à nos jours. Lorsqu’il aura à glisser son premier bulletin de vote dans l’urne, il n’aura ainsi plus entendu parler du fonctionnement de la République dans laquelle il vit, de mai 68 à l’abolition de la peine de mort ». En vain. La formule du philosophe américain G. Santayana résume ironiquement la situation : « Ceux qui oublient leur passé sont condamnés à le revivre ».

Mais toute cette volonté d’effacement n’est pas sans compter sur Ulysse. Car le Sceau du Lys se transforme en saut d’Ulysse. Le fils de Laërte incarne durant toute son errance loin du pays natal le sentiment de l’exil par excellence la nostalgie, nostos et algos signifiant en grec l’impossibilité du retour. Chez Homère, plus les souvenirs s’estompent, plus la nostalgie devient forte. La nostalgie de savoir d’où l’on vient, pour décider de la direction vers où on va. Ce savoir est-il destiné à prendre le maquis ?

Jean-Charles Angrand 


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