C’en est trope

La Mort en smoking, par Mac Orlan

Jean-Baptiste Kiya / 27 mars 2014

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La Danse macabre de Pierre Mac Orlan, aux éditions du Dilettante.

Autrefois grincement des plumes sur le vélin, naguère crépitement des lames de fer des machines à écrire. La Mort est laide comme une rature, et joue à l’exquise et surannée comme un idiotisme.
Un vieux cliché jauni et racorni de l’écrivain le montre en train de faire mine d’actionner l’interrupteur, cigare au bec. Il a dû oublier quelque chose, il se ravise
Le spectre de la Grande Guerre est alors partout, sur les grands boulevards comme dans les ruisseaux des ruelles, il traîne sur les visages incongrus.

Le cauchemar se poursuit en dépit de l’Armistice. La Mort a-t-elle abreuvé les champs de la Somme du sang des soldats qu’elle le recrache. Le troufion en a soupé, de l’honneur, la maigre pitance. On n’arrête pas une machine à destruction comme ça, d’une simple signature. L’Histoire est déchirée.
Simplement, après la Guerre, elle a pris des airs de vieille dame et sympathiquement danse sur un air de tango, tout un mot qui vire et qui emporte tout. Entre deux guerres, deux massacres, elle prend des airs de fête.
Allons, elle est là, la Mort, dans la glace.
Elle souffre d’un excès de personnalité.

Il y a quelque chose d’Otto Dix dans cette prose. Les Joueurs de Cartes présente les personnages en éventail, ils sont aussi plats que des cartes à jouer, ils font partie d’un jeu ouvert. Il faut « abattre » les cartes. Brelan et dix de der : der des der, cent points, ça rapporte.
Que de délicieux poèmes en prose habités par le feu de Prométhée, qui enflamme la littérature et la dévore ne laissant que ruines fumantes encore, mais pleines de reflets. La passion n’est jamais si brûlante que quand elle tient sa propre fin.

1927, Baudelaire Air line a disparu des écrans radar, il a réapparu le siècle suivant, avec ce petit OVNI de Mac Orlan, le mac de la mort. L’entre deux guerres, la Mort rit. Sa robe se déchire, elle la rassemble de ses mains.
De la plume, l’écrivain touche ce passage d’un monde familier (heimlich) à un monde étranger (unjeimlich), il montre le côte à côte de l’organique et du spirituel, dans une dissymétrie fascinante entre le perçu et le perceptible, l’enlisement léger de la vie dans la mort en faire-part, il nous parle de l’inconsistance de l’existence face à la mort toute-puissante. La feuille tombée dans l’eau ne pourrit pas le même jour, dit le proverbe guyanais, mais le pourrissement est inscrit dans ses linéaments. Auflösung, désagrégation souterraine de l’être, voilà le mot clé. C’est la mort s’insinuant dans la vie, celle qui monte comme une sève poison par l’escalier du démon. La Mort est un avare qui ne sait pas compter.

Il faut se reporter au poème « Cauchemar » : « Quand la lumière est éteinte et que le sommeil comme un mauvais drôle ricane devant la porte et refuse d’entrer, c’est l’heure qu’il choisit pour s’associer à la fatigue du jour qui pèse sur le lit ainsi qu’une limace de plomb ». La limace. Mac Orlan ajoute : « Une étrange théorie d’idées matérialisées fait lentement son entrée dans le crépuscule de la nuit cérébrale. Une étrange cavalcade, monstrueuse, sanglante et goguenarde défile le long des meubles, entre les chaises et sur les draps. » Cette étrange théorie d’idées matérialisée est constituée des aquarelles de Yan B. Dyl, dont il n’en subsiste plus que deux dans cette édition : l’oubli est la suivante empressée de la Mort. Le propos de Mac Orlan était d’illustrer ces images. Il dit son projet dans un texte miroir, « Le dieu vivant » : « Dans cette danse macabre conçue par Yan Bernard Dyl, où la mort apparaît à chaque image, l’homme divin pourrait également se retrouver discrètement en marge de chaque damnation rêvée par l’artiste. Tout acte criminel porte en soi sa consolation. Entre la mort et le Christ la victime fait figure de personnage pourri par les lois naturelles ou par le pittoresque de la misère ».

La trame tissée entre les représentations de Yan B. Dyl et les poèmes de Mac Orlan affleure ici et là, les fils des textes se rejoignent et creuse au plus profond du livre une sorte de couloir qui en traverse les grandes salles : « Il faut quelques méditations solitaires pour s’accoutumer à cette idée. Je sais bien qu’on doit se préparer dès le jour de sa naissance à cette funèbre éventualité. Une image appropriée aide à cette lente mortification ». Cette image démultipliée n’est autre que celle qui est filée par d’Yan B. Dyl qui mourut en 44 déporté à Buchenwald.
Le dernier texte du recueil (« Simplement ») se termine de la sorte en épitaphe, avec pour dernier mot une excuse :
« L’humanité se renouvelle un peu vite, à mon gré ».
« La mort a toujours raison », écrit Mac Orlan en ouverture : elle a raison de tout.

 Jean-Charles Angrand 


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