C’en est trope

La pièce qui est dans la bouche

Témoignages.re / 20 septembre 2012

• Un conte africain dit qu’en venant au monde, l’enfant reçoit des mots, des quantités de mots, mais qu’avant de partir, il se doit de les rendre, que c’est là le destin de tout homme, et que celui qui y déroge n’est point tout à fait humain.

Ce destin à l’africaine, les membres du Cercle philosophique réunionnais, semblent en être habités : ils rendent à leur terre et à leur culture ce qu’elles leur ont apporté, et se font un devoir de partager ce qui les constituent. Point de départ d’une pensée créole fondée sur le métissage et le marronnage.

• Fitzgerald a le génie de mettre en scène un personnage qui détourne le visage pour cacher qu’il n’éprouve pas le moindre sentiment devant un spectacle qui en procure aux autres.

Manifeste pour une pensée créole réunionnaise est fait pour tous ceux qui détournent le regard, tous ceux qui, à La Réunion, s’empêchent de sentir, tous ceux qui, ici, se croient ailleurs, et qui, zorey ou pas, font de l’ici un nulle part enfermé en eux-mêmes.

« Week-end du patrimoine » auquel il faudrait enlever le mot « fin ». La culture patrimoniale, ou comment le patrimoine doit accéder à l’universel pour se survivre.

Trois adolescents, par défi, à l’occasion de l’anniversaire de l’un d’eux, traversent le tunnel du Ti’train à la Grande Chaloupe pour sortir à La Possession. En traversant la montagne, ils vont se traverser eux-mêmes. Le fort et le vantard, au terme d’une progression difficile, va se découvrir faible et lâche. L’insignifiant de la classe, celui qui se mouche tout le temps, va se découvrir fort, et la jeune fille qui les accompagne va tomber amoureux de celui-ci.

Parce que les lieux nous symbolisent, nous regrettons que la géographie et le thème de l’insularité, si riche en potentialité, avec ce qu’elles comprennent de condensation et de libération des forces, n’aient pas été assez abordés dans ce livre, alors que cela l’a été en Guyane avec Une Géographie sauvage d’Emmanuel Lézy, aux éditions Belin. D’autres publications viendront certainement.

Regrettons de même la couverture qui traduit davantage l’enfermement et l’esclavage que la libération de l’esprit.

• Gêne d’un enseignant qui souhaitait amorcer le conte étiologique. Voulant amener ses élèves à réfléchir sur le rapport de causalité et dans un même temps sur la poétique de la cause, il posa cette question, banale :« Pourquoi la mer est-elle salée ? », il se vit répondre : « L’eau est salée à cause des larmes des esclaves déportés ».

L’enseignement ne peut se permettre de mettre de côté ce qui constitue l’enfant. C’est un crime que d’enseigner à La Réunion ou en Guyane comme on le fait à Créteil.

Emeline Vidot détaille ces hiatus qui en découlent dans un formidable article qui a pour titre : « Le système éducatif à La Réunion n’est pas le nôtre ! ». « Le jeune puma naît tacheté, écrit le Poète. Ensuite, il surmonte ses tachetures ».

• Le penser créole peut se rendre par une série de catégories de l’esprit, autant de tensions dialectiques : métissage — marronnage ; résistance admiration ; insularité — diversité (pendant que le monde s’agrandit vers son néant) ; folklore — universalité, paysage-dépaysage ; le dire et le dire autrement (détak la lang comme détak le baro)... Emmanuel Cazanove et Aude-Emanuelle Hoareau dressent une toponymie de la réflexion philosophique à entreprendre.

• Manque dans cet ouvrage qui ne prétend certes pas être exhaustif, ce que les Délirants attendent : des métaphores récits, l’autre versant de la philosophie : le conte réflexif. Pousser jusqu’à l’absurde les idées les plus communes, exprimer dans une langue sauvage et débridée les idées les plus saugrenues du haut du morne Imaginaire : le Cercle philosophique a sans doute besoin de l’épreuve de la fiction, de sa méthode et de son discours pour que tout le monde puisse se digérer. La littérature est toujours par intuition en avance sur la formation-formulation des idées ; il faut laisser dévaler le torrent.

• La communauté n’attend pas moins de La Réunion qu’elle livre enfin son Weltanschauung, qu’elle fasse courir en elle ses ancêtres. L’Ile en tout cas ne pourra pas longtemps se faire promettre l’immortalité en se faisant assassiner à coups de canne.

Le Cercle Philosophique réunionnais non content de publier un Manifeste, organise des rencontres et des débats ; il invite tous les Réunionnais à verser un peu de vie dans les dieux, et, avant de pârtir, leur obole à Charon.

Jean-Charles Angrand


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