C’en est trope

La Sorbonne, à tous cours, atout cœur

Jean-Baptiste Kiya / 6 novembre 2014

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Le Merveilleux dans la littérature française du Moyen Âge par Daniel Poirion, aux PUF, collection Que Sais-je ?

Le poète Jean-Pierre Farines me racontait qu’à la fac de Clermont, il avait eu comme prof Mazalérat, qu’il avait été ébloui par la façon dont le maître émaillait ses cours de commentaires spirituels, de sorte qu’il fut presque ravi d’apprendre qu’il redoublait sa première année.
À la rentrée, stupeur : non seulement les cours étaient identiques à ceux prodigués l’année précédente, mais les blagues étaient les mêmes et tombaient aux mêmes moments. Il me disait que dans tout l’amphi, il n’y avait guère que lui qui ne riait pas. Et ajoutait : c’est de la sorte qu’on expérimente le plus ironiquement du monde le sentiment de la solitude en pleine foule : ne pas rire quand tout le monde se marre.

L’auguste enceinte de la Sorbonne réservait de pareilles surprises à l’étudiant que j’étais. Non que ce fut Zink, bondissant comme un lutin, embarqué dans une tempête d’explications, écrivant de partout sur les panneaux coulissants du tableau de l’amphi et qui, à la fin, se retournait, craie en main, vers le tableau couvert de pattes de mouches, indécis. Alors, échangeant la craie contre le tampon brosse, à notre grande surprise, il se mit à écrire par-dessus le tout en effaçant. J’étais prêt à applaudir.
Ce n’était pas non plus son enthousiasme tel qu’au bout du troisième cours, il se retrouvait seul à suivre le fil de ses pensées – les Martiens parlent aux Martiens, alors que nous nous sentions bien piteux, englués qu’on était dans notre crasse ignorance.

Ce n’était pas non plus le subtil Brunel, prestidigitateur qui à chaque séance passait par le chas d’une aiguille ; ou Melle Basset, Orphée qui nous guidait au son de sa lyre dans les profondeurs obscures des textes, nous décochant de mauvaises notes dont on était reconnaissant.
Non, la Sorbonne, cette vieille dame, nous surprenait par la fadeur de la plupart de ses chargés de TD qui se plaignaient, pour masquer leur suffisance, de « colique de colloques ».

En bonne place, émerge, dans ce trophée de têtes, le professeur Daniel Poirion. Déjà il partageait son temps entre la Sorbonne et ses universités américaines. Il vous embarquait, s’amusant à citer de temps à autre des passages en vieux français poétique… Ah, « Tut est müez, perdut ad sa colur » : comme le monde, vieux linge mouillé, a perdu ses couleurs…

Son « Merveilleux dans la littérature française du Moyen Âge » isole avec le brio qu’on lui connaissait l’élément de peur qui survient quand des formes extérieures d’imaginaire se glissent dans un système culturel. Daniel Poirion évoque alors le « désir de crainte » comme dynamique créatrice. Il nous apprend encore à voir dans le merveilleux médiéval l’effort d’intégration et de gommage des mythes celtes, germaniques et gréco-latins. Et au XIVe siècle, alors que le « réalisme » point, prétendument marque de l’écriture moderne, il nous rappelle l’étrangeté et la violence fondamentale, pour le public lettré de l’époque, de la description du monde paysan : autre merveille, s’il en fût.
À l’occasion de cette lecture, j’ai appris la disparition de l’universitaire en 1996, dans le Connecticut.

Il est des fleurs que l’on appelle « Merveilles » et qui rêvent à d’autres parfums ; le prestidigitateur a disparu dans son chapeau. Et avec Daniel Poirion, il nous semble que c’est curieusement un peu des vitraux du Moyen Âge qui semblent s’être éteints avec lui. Il en fut une de ses voix vivantes.

Cette disparition nous rappelle que Gutenberg fut traduit devant l’Inquisition et contraint de se justifier. C’est à présent qu’à chacun d’entre nous échoie la tâche de témoigner devant la Sainte Compagnie ; et dans le cadre du labyrinthique procès, il nous faut rassembler les plus beaux effets de la langue fixée afin que ces Messieurs les examinent dans un sentiment toujours renouvelé de la faute et de l’erreur.


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