C’en est trope

La soupe aux asticots

Témoignages.re / 17 novembre 2011

La politique, c’est comme donner un flingue chargé à un idiot ; c’est sûr, il va vous descendre en riant. Cantonnée à la pièce, la formule reste un peu courte ; néanmoins “Le Souper” fait une grande leçon (le cynisme politique (aujourd’hui on dirait de real politik).

6 juillet 1815, dans les coulisses de l’histoire — j’ai envie dire ses dépendances —, on y cuisine, renifle, on se dévore du regard, pour finir par trinquer haut à la façon de Schopenhauer — champagne : « À l’immobilité de l’Histoire et au mouvement des affaires ». Tout dans les bulles, l’avenir est au passé, et la France après avoir décapité un roi s’en remettra un autre, tout aussi abruptement. Serait ce dans les vieilles soupières qu’on fait les meilleures soupes ?...

Le dramaturge, rencontré en 94, m’évoquait ses débuts littéraires où il occupa le poste de secrétaire d’Albert Camus. Or cette pièce est certainement la plus camusienne de son oeuvre.

Duel, en aparté de l’Histoire, entre le Crime et le Vice, toute de retenue, de piques et de pointes, servi par un style tranchant, c’est le lendemain de la défaite de Waterloo, Talleyrand, représentant de Louis XVIII, ancien conseiller de Napoléon et Fouché, président du gouvernement provisoire, ancien ministre de la police, ont 3 heures pour trouver une destinée à la France et pour retourner complètement leur veste.

La force de la pièce est d’avoir fait de Talleyrand le premier des dandys historiques. « Fouché : On ne s’ennuie pas avec vous, monseigneur. Talleyrand : — Et moi qui m’ennuie tant avec moi-même ! On ne saura jamais, Fouché, tout ce que ma carrière doit à mon ennui. Que ne ferai-je pour le fuir » ?

Et à travers l’inquiétant Fouché, la marque de l’avènement en politique du Renseignement, avec cette lutte pour l’information, âpre, dont on voit les ravages à propos des récentes interventions en Lybie, sur l’avènement et le maintien de la Françafrique, dans la révolte mahoraise, et ce n’est pas son sénateur menteur, ancien bâtonnier de décoration, qui me contredira. « Fouché : Je suis passionné, monseigneur. La passion… quelle excuse et quel argument ! Que d’acquittement on lui doit ! Et la mienne est dévorante. Talleyrand : Son nom, Fouché, son nom... Fouché : Le Renseignement, monseigneur ! Tout savoir sur l’individu... le déchifiier, le démasquer, l’ouvrir... Ah, monsieur, quel plaisir de mettre un homme en lace de l’inavouable. Une bougie qui coule... ».

Autre passage prophétique, par le même : « Le vrai pouvoir sera au subalterne, aux espions, aux délateurs — et personne ne saura jamais s’il est en règle car la règle sera équivoque et redoutable. C’est ainsi que je vois la police : indéfinie... protéiforme. Invisible et toute puissante. Elle sera dans chaque conscience. Alors, monsieur, ce sera l’Ordre ».

Aujourd’hui, la France ne peut elle pas s’enorgueillir d’un nouveau record mondial : la surveillance du Net. Ce n’est pas Fouché qui le dit, mais le « rapport de transparence » rendu public par Google. La France devançant largement les USA et l’Inde.

Naguère, venant de m’abonner à internet, je découvris avec étonnement mon nom lié aux termes « sadomasochisme », et « fessée »... Il se trouve que je demandais la garde de mon enfant.

Encore jeune, m’étant amusé à produire des textes et à les envoyer dans les revues les plus diverses : “Sorbonne(s) Nouvelle”, “L’Encrier Renversé”, “Écrire aujourd’hui”, “Le Bulletin célinien”, “Théâtre/Public”, etc., une trentaine en tout, mon ami peintre et écrivain Patrick Delaunay m’avait indiqué une revue déjantée ; je m’étais fendu de 2 poèmes, inspirés de morceaux (le guitaristes américains : « 99 ! » de john Blutcher et « If my looks could kill » de Brad Gillis : du gros tonneau. Longtemps après, vous vous retrouvez sur le net, mais de façon triée. Vous avez donné à une petite revue une nouvelle tragi comique

histoire d’un amour impossible entre une prostituée et un travesti à Saint Denis et vous la lisez sur la toile, sans autorisation. Une des nouvelles grand public du “JIR”, rien à dire, mais là ?... Il ne manque plus que les essais trashs, que nous produisions, jeunes, dans la revue de Sahagian, groupés autour d’Antoine Coppola, aujourd’hui prof de lac et chercheur. La Belgique, également, est aussi beaucoup plus libre dans ses publications. Tout le monde n’a pas des copains dans la justice. Le Procureur de Saint Denis est sourd. En revanche, le CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés) est réactif. Ils font du bon boulot.

« Vous savez ce qu’est un mécontent, Fouché ? C’est un pauvre qui réfléchit. Fouché : Une bonne police est là pour l’en empêcher ». Puis le rideau tombe sur les paroles des laquais, comme nous de simples spectateurs, sur ce peuple qui, toujours, reste à la porte.

Jean Charles Angrand


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