C’en est trope

La statue de Montaigne

Jean-Baptiste Kiya / 10 avril 2014

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Montaigne de Stefan Sweig, aux éditions des PUF, collection "Perspectives critiques".

Place Paul Painlevé, au cœur du Quartier Latin, face à La Sorbonne, dans un carré de verdure et de pigeons, Montaigne, assis nonchalamment, regarde passer le temps et les voitures. Il semble attendre, il sourit. La statue de teinte cuivrée tend un soulier droit qui n’est pas de la même couleur. Ça fait dépareillé. Au quitter de son Périgord natal, se serait-il trompé de chaussure ? Il suffit, dit-on, de serrer la chausse de la statue, comme s’il s’agissait d’une main et de dire : « Salut Montaigne ! » pour obtenir ses examens. Le bout du soulier avec la patine est devenu doré.

À partir de mai 68, un révolutionnaire de choc se chargea chaque matin de recouvrir les lèvres de la statue de fard rouge. La bouche en fraise, celui qui écrivait : « La plupart de nos vacations sont farcesques. Mundus universus exercet histrionam [Le monde entier joue la comédie. Pétrone]. Il faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il n’en faut pas faire une essence réelle, ni de l’étranger le propre. Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assez de s’enfariner le visage, sans s’enfariner la poitrine » (III, 10, 1572-1573).

S’enfariner le visage et se farder les lèvres : Montaigne a poursuivi son rôle, malgré la mort, cinq cents ans après sa disparition, dans le square Paul Painlevé. La révolution estudiantine exigeait de repeindre les idoles, et pour révolutionner les esprits, il fallait révolutionner les corps. L’auteur des Essais, incapable de se maquiller le cœur, gardait une bouche peinte pour un baiser improbable au passant anonyme. Ou au temps qui passe, et ne passe pas.
Pourtant, la tactique de Montaigne était, écrit Zweig, d’« attirer aussi peu que possible l’attention par son aspect extérieur, de traverser le monde en portant une sorte de masque, pour trouver le chemin qui le mènerait à lui-même. » Montaigne dissimule Eyquem. Le vrai portrait du penseur des Essais serait une sorte de masque, mais alors dans cette statue assise où est « l’âme à plusieurs étages » dont il parle ?

Ceci étant, le sieur de Montaigne nous avait prévenu : il n’est pas question de « planter une statue au carrefour » (II, 18, 1025). « Dès qu’il s’est un peu poussé, Montaigne se retire », remarque Antoine Compagnon. Aurait-il fallu représenter alors un Montaigne en fuite, le bout du talon en l’air que l’étudiant anxieux aurait pu presser ?
« Cet homme qui fit graver sur une médaille la maxime qu’il s’était choisie : ‘Que sais-je ?’ n’a rien plus exécré que les affirmations les plus péremptoires ». Et du Que sais-je ? il a dérivé jusqu’au Qui suis-je ?
« Il découvre que son moi évolue constamment, qu’il roule par vague, ‘ondulant’ », renchérit Zweig.

Et en même temps à travers ses Essais, Montaigne n’a de cesse de construire de lui une statue. Il le dit. Il a su, comme le montre Compagnon, évoquer cette dialectique qui lie l’original et la reproduction, le « patron » et la « figure ». L’action du moulage a transformé le modèle, qui en ressort mieux « testonné », c’est-à-dire mieux coiffé, plus arrangé. Le modèle se trouve dans la copie, mais la copie a modifié le modèle : ils se sont faits l’un à l’autre, ou l’un l’autre, si bien qu’ils sont devenus indistincts : « qui touche l’un, touche l’autre », c’est dans le chapitre « Du repentir ».

Montaigne cherche à travers l’humilité, dans, ses tâtonnements une coïncidence avec le lecteur. La seule statue possible aurait été un miroir de pied en cap. Cherche en toi Montaigne s’est dit Zweig. D’autres prétendent qu’un socle nu aurait parfaitement fait l’affaire. Un piédestal vide où chacun pourrait prendre place. Arithmétiquement une statue qui aurait le poids d’un papillon en plein vol.
Mais si on veut aller plus avant, il faut opérer un glissement à la fois de sens et de genre. Car la statue, c’est le statut. Le, la, une, un, c’est moins d’une statue dont il est question que la valse des genres dont les médias parlent tant. Vive cette liberté qui aurait sans doute plu à l’esprit de Montaigne. On peut vouloir être apatride aussi et exiger le droit de libre circulation.

Montaigne pose le statut du je comme emblématique et problématique. Il met en jeu le statut du je, il le dédouble : il y a du jeu dans le je, et en même temps, le je est un jeu. Compagnon s’y arrête : « Montaigne n’écrit pas comme si c’était pour de bon, sérieusement, définitivement, mais en suivant son bon plaisir, en se contredisant à l’occasion, ou en suspendant son jugement si la matière est intraitable ou indécidable », ce qui fait de Montaigne un anti-politique radical, un abstentionniste notoire qui réclame son absence dans sa présence même. Montaigne vote blanc.

 Jean-Charles Angrand 


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