C’en est trope

La tête en cage, l’avenir des poussins

C’en est trope !

Témoignages.re / 16 août 2013

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“Petite Poucette” de Michel Serres, aux éditions du Pommier, collection “Manifestes”.

Un professeur d’Arts plastiques de banlieue me faisait remarquer que quand on demandait aux élèves de représenter un poisson, nombre d’entre eux dessinaient un simple rectangle sur lequel se trouvait un piqueté de points noirs. Les gamins faisaient des poissons panés… « Comment veux-tu que je note ça ?, disait-il, un poisson pané, c’est quand même un poisson !… ». Et d’entonner la rengaine usée sur le niveau des élèves.

Michel Serres décrit le progrès comme un paysage, avec des zones d’ombres. Mais les hommes s’attachent à leurs ombres. Platon évoque ça. Le philosophe moderne induit que le bouleversement que nous traversons n’a pas d’équivalent depuis le Néolithique : rupture des métiers (jadis majoritaire, la paysannerie ne représente que 1%), de la famille (l’espérance de vie qui décuple, 1 couple sur 2 divorce), de la langue (de 4.000 nouveaux mots entre chaque édition du dictionnaire de l’Académie, on passe à 35.000), de corps (avancée de la médecine), de monde (explosion démographique, mondialisation), de communication, etc., s’ensuit le constat du décalage entre l’école des anciennes mesures et ce nouvel élève que Michel Serres allégorise en Petite Poucette.

L’initial constat « Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître » annonce le déroulé de l’ouvrage.

L’avènement d’un nouvel outil technologique générant autant de problèmes qu’il n’en résout, Michel Serres a l’insigne mérite de faire le procès d’un monde obsolète, dépassé, fondé sur ce qu’il appelle « la présomption d’incompétence ». D’où les accents libertaires qui traversent son discours : vous plaignez-vous des élèves : ne sont-ils pas le miroir de nos propres défauts et des manquements de cette vieille société : « Déjà formaté par la page, l’espace des écoles, des collèges, des campus se reformatait par cette hiérarchie inscrite dans la tenue corporelle. Silence et prostration. La focalisation de tous vers l’estrade où le porte-voix requiert silence et immobilité reproduit dans la pédagogie celle du prétoire vers le juge, du théâtre vers la scène, de la cour royale vers le trône, de l’église vers l’autel, de l’habitation vers le foyer… de la multiplicité vers l’un ».

Qu’il s’agisse là d’un discours prononcé en séance solennelle de l’Académie française sur le thème “Les nouveaux défis de l’éducation” est assez nouveau. En l’applaudissant, les Vieux se sont mis du côté des jeunes, franchissant allègrement le fossé des générations, d’autant plus que l’Académicien se fait l’avocat généreux des réseaux sociaux. « Petite Poucette apostrophe ses pères : Me reprochez-vous mon égoïsme, mais qui me le montra ? Mon individualisme, mais qui me l’enseigna ? Vous-même, avez-vous su faire équipe ? Incapables de vivre en couple, vous divorcez. Savez-vous faire naître et durer un parti politique ? Voyez dans quel état ils s’affadissent. (…) Vous vous moquez de nos réseaux sociaux et de notre emploi nouveau du mot “ami”. Avez-vous jamais réussi à rassembler des groupes si considérables que leur nombre approche celui des humains ? N’y a-t-il pas de la prudence à se rapprocher des autres de manière virtuelle pour moins les blesser d’abord ? ».

Serres attribue le formatage de la société actuelle et des individus aux habitudes de la société du passé dans laquelle grondent encore les grands échecs du XXème, et que nous prolongeons malgré nous. Les Golem ont envahi la société, décrit-il, et sur leur tête, non les versets de la Thora, mais les formules en cours de la publicité. Tout ça s’effrite, espérons-le, avec Serres.

Or, sur ce plan des réseaux sociaux, le philosophe n’est pas allé assez loin, car ceux-ci — et les Français ne l’ont pas encore compris, au rebours des Arabes et de la NSA — peuvent être de formidables accélérateurs de contestation et de détournement des lois qui sont destinées à opacifier le lien social. Facebook a l’avantage de pouvoir donner à chacun la possibilité d’être journaliste d’investigation, c’est pour ça qu’il est indispensable d’y faire tourner un maximum d’informations limites.

L’atout majeur de l’ouvrage est d’être rédigé dans un style d’une puissance enivrante. Néanmoins, ce qui entrave la portée du discours, c’est que cette Petite Poucette n’existe pas. L’analyse de Serres trouve sa faiblesse dans le fait que précisément la jeunesse est irréductible à un archétype. Son hétérogénéité trouble l’analyse. Sa Poucette ressemble plus au riche étudiant californien qu’à un collégien de province française. Dans les faits, beaucoup d’entre ces jeunes encore n’ont pas pleinement accès à l’informatique, n’ont qu’une ouverture très parcellaire aux nouvelles technologies, et ne s’y investissent pas tant. Le propos de Serres n’est-il pas d’anticiper ?

Ce qui a suscité mon admiration — ce qui fait aussi la modernité de ce petit “manifeste” —, c’est qu’il le termine par un appel à la fuite des cerveaux. « Petite Poucette : à rester à Paris, je vous trouve vieux, tous deux. Faites flamber cet arbre volatil sur les rives du Rhin, en haut du col Agnel, le long du beau Danube bleu, sur les rives de Baltiques… Vérités en deçà de la Méditerranée, de l’Atlantique et des Pyrénées, vérités au-delà, vers les Turcs, Ibères, Maghrébins, Congolais, Brésiliens… ». Grand voyageur, frotté à la multiplicité des cultures, Michel Serres sait de quoi il en retourne, mais autant faut-il lui en offrir les moyens, et au préalable une idée porteuse des cultures étrangères.

Jean-Charles Angrand


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