C’en est trope

La vérité puissance 10

Jean-Baptiste Kiya / 12 mai 2016

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L’Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea de Romain Puértolas, en Livre de Poche.

Sans doute en voulait-elle à son fils d’avoir divorcé, elle qui était restée avec son mari dont elle se moquait et dont, dans le fond, elle méprisait la faiblesse, c’est sans doute pourquoi elle prit fait et cause devant le juge pour sa belle-fille… Telle est la réflexion qui me vint à l’esprit quand il me dit :

- Parfois, j’ai l’impression que la société me bouffe pour avoir ensuite le plaisir enfantin d’aller sur les toilettes.

Avec une moue de dégoût, il ajoute : un jour, ma femme (la mère de ma fille) m’a avoué qu’au tout début de notre relation, elle avait tiré au sort, entre moi et un autre. J’étais scié.

Je souris jaune : - Ça me rappelle un clip de Rihanna, une reine avec une couronne de travers, qui, allongée sur un lit à baldaquin, joue avec un dès posé sur sa robe au niveau du pubis. J’ajoute : Depuis qu’on n’a plus de roi en France, tout le monde veut prendre la place.

- Le pire, c’est que ces femmes-là ont l’impression d’affirmer leur féminisme, c’est-à-dire leur indépendance, qui n’est en définitive que leur dépendance à vouloir se jouer des hommes… - pour s’en vanter auprès de leurs copines.

- Tant que la société ne proposera pas un modèle digne d’être admiré face aux intégrismes, on n’en aura pas fini avec le terrorisme.

- Figure-toi que j’ai récupéré le contenu de sa messagerie qu’elle me dissimulait pendant que nous étions ensemble. C’est comme ça que j’ai appris que l’enfant qu’elle attendait n’était pas de moi.

Tout un pan dégradé de son histoire d’amour lui avait été dissimulé, et cela lui était apparu d’un coup, comme le diable qui sort de sa boîte.

- Tu as doublé la mise, lui dis-je : tu perdais d’un coup une femme et un enfant.

- Pas seulement ! C’est comme si tu perdais aussi ton identité, et qu’il fallait en prendre une autre : celle de looser… J’ai donné le contenu de la messagerie cachée à mon avocat. Qui l’a mis dans ses écritures.

- Les juges n’aiment pas la vérité… Tu sais, la société : entre ce qu’elle promet, et ce qu’elle ne tient pas…

Signe de dénégation. - Ils sont complètement à la ramasse. Un juge, il sait pas ce que c’est que la vie en dehors de son bureau et de ses écritures : mille euros d’amende. Un tiers de ma paye.

- D’amende ?

- Article 700. Tu appelles ça comme tu voudras. Résultat, j’ai dû suspendre les soins pour ma petite, en psychomotricité.

- C’est ton avocat qui te conseille mal et c’est toi qui raques ?…

- Non seulement humilié par mon épouse devant ses copines, devant la famille, mais en plus je paye. Je ne sais pas ce qu’il veut, le juge, s’il pense que ça va me faire taire, il se fourre le doigt dans l’œil.

- La vérité est compromettante. En France, pour pouvoir la dire, il faut mettre le mot ‘roman’ dessous. L’hypocrisie et la dissimulation non seulement règnent mais en plus sont encouragées.

- Mais voilà, je ne me tairai pas.

- Contrairement à ce que la justice laisse entendre, il ne peut pas y avoir de fin à la chose mal jugée. Un conte malgache dit cela. Je me mets à lui raconter l’histoire : Le Petit-Garçon-Qui-Cherche-le-Malheur trouve une tête coupée sur son chemin qui parle encore. Il va annoncer la nouvelle à la Cour du Roi. Ce dernier l’écoute, a l’impression que le garçon se moque de lui, il lui fait couper la tête. La tête du garçon roule par terre, s’immobilise et dit au roi : - Et comme ça, tu me crois ? Alors le roi s’enfuit de peur… On dit qu’il court toujours.

- Comme la rumeur ?, rigole mon camarade. Nous rions ensemble. Puis, il en enchaîne une tirade sur les juges. Alors, je repense à la fable « Les Animaux malades de la peste ». Quand la société ne va pas, il faut un coupable, ça tombe sur les plus petits. La faute des pauvres, des chômeurs qui sucent le sang de la société, à qui vont les impôts, les prestations sociales, mais aussi des divorcés, tant qu’on peut les monter les uns contre les autres dans la machine à broyer.

Il poursuit : c’est sans doute pour ça que j’aime les longs romans, ça me donne la douce illusion de partir loin de cette société de m…

Il me tend un bouquin à la couverture aussi jaune qu’un rire, je lis : « L’Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea ». Il se sert d’un coin pour se curer l’ongle.

- Puértolas… oui, il a signé un des textes les plus remarquables de ‘Je suis Charlie’ en Livre de Poche.

Sans paraître m’entendre, il enchaîne : - Je pense que ce livre marque l’émergence d’une vraie littérature de crise, d’une vraie culture même de crise, loin des Duras, Bodin, Le Clézio, Modiano, et tout le reste… c’est-à-dire une littérature qui non seulement dit la misère mais s’en joue, qui la tourne en dérision. Trois prix littéraires, c’est quelque chose.

Devant ma grimace aux mots de « prix littéraires », il s’empresse d’ajouter : Les personnages sont peut-être vides comme une armoire Ikea, mais ça fait du bien de rentrer dedans et d’y rester coincé le temps d’un voyage clandestin…

- C’est aussi bon que du Mendoza ?, fais-je.

Pas lu. Mais devant le déploiement de mon argumentaire, il se promet d’en lire au moins un : « L’Artiste des Dames ».

Jean-Baptiste Kiya


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