C’en est trope

La vie aux trois-quarts (ou La justice aux mains des barbares)

Jean-Baptiste Kiya / 9 avril 2015

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Un Barbare sous les tropiques de Catherine Brai, éditions Persée.

Il est difficile d’apprécier un roman circéen à sa juste valeur, c’est-à-dire dès lors qu’aucun personnage ne suscite l’empathie du lecteur. Un naturiste, adepte des rando-nus, collectionneurs de photos intimes, accompagné de sa conquête peu motivée… Si le premier « roman » de Catherine Brai est circéen en majeure partie, il n’est pas flaubertien, dans la mesure où chez Flaubert, il n’y a pas de jugement moral. Le génie du célèbre romancier est dans la simple énonciation de l’horreur. On se souvient de l’anecdote de la sœur du futur écrivain alors qu’elle jouait en compagnie du petit Gustave dans le jardin familial de Rouen. Caroline sent une mouche se poser sur sa joue, son frère lui fait remarquer alors que cette mouche vient de quitter le corps du macchabée qui se trouve juste derrière le mur. Achille, leur père chirurgien, entreposait les cadavres derrière la maison. C’est un peu la même mouche au cadavre qui se pose sur un visage dans la fable, l’Ours et le Jardinier. Ces meilleurs amis du monde faisaient tout de concert, ils mangeaient ensemble, se promenaient ensemble. Un jour que le jardinier faisait sa sieste et que l’Ours veillait sur le sommeil de son ami, une mouche vint à se poser sur la joue du dormeur. Inquiet à l’idée que le vrombissement de l’insecte put réveiller son ami, l’Ours prit une grosse pierre, et écrasa la mouche. À ceci près qu’en l’occurrence, Flaubert est un ours qui s’assume pleinement, un ours qui surmonte ses sentiments. Or, Catherine Brai n’a pas de ces cuistreries. On ne quitte pas complètement chez elle le sentiment, quand bien même ce serait celui de la culpabilité. Car enfin, à la faveur du dernier tiers du roman les personnages s’inversent, retournent leur peau, cela dès l’entrée en scène de la justice.

Le lieu du « roman », La Réunion, « lieu bâtard » aux dires du Poète : car à la fois l’Ici et l’Ailleurs, plante une atmosphère, celle qui émane des tribunaux outre-mers, qui dispensent une justice d’essence goethéenne, en ce sens qu’elle « aime mieux une petite injustice qu’un grand désordre », ce qui ressemble à une fuite en avant plus encline à se tromper dans le silence des prétoires que d’avoir raison dans le bruit de la rue. Cette justice ne craint point l’effet boomerang, nourrissant et se nourrissant du vote Front National à l’échelle nationale.
L’auteure en dresse un tableau précis : « Vous savez, alors qu’en cinq ans le nombre annuel de plaintes pénales et de procès-verbaux est passé de 29 000 à 36 000, le nombre de magistrats au Parquet n’a pas été augmenté. Il y a sur l’île, 6 magistrats et demi pour 100 000 habitants contre 12 magistrats en métropole, soit la moitié ici… Pourtant les problèmes sont les mêmes et mêmes pires ici du fait de la crise économique sévère, de la jeunesse de la population et des mouvements de population… » « Parfois on a même pas le temps de lire tous ces rapports, conclue le premier substitut du Procureur, alors les êtres humains, leurs fureurs, leurs envies, leurs ressentiments, tout ça est enfermé, enfermé dans des boîtes en carton et pire, enfermé dans la prison du temps. »
En un sursaut d’orgueil, le substitut décide « de ne plus bâcler tous les dossiers et s’oblige désormais comme une hygiène de vie de prendre son temps, pour les dossiers se terminant par 3 ou par 7. »

La justice française ne s’est toujours pas rendue compte qu’elle est née d’un modèle de société issu de la guerre, de la dissimulation, des coups bas, du marché noir, de la délation, du masque et du manque, que les temps en sont venus à une société de plus grande transparence et de l’hyper-communication. Ces instances obsolètes se fondent sur un mode de fonctionnement qui ne correspond plus à la société dans laquelle elle opère, le procureur Éric de Mongolfier l’a montré de manière insigne dans Le Devoir de déplaire.
L’élément clé du dossier judiciaire du « roman » que le substitut se plaît à banaliser est en réalité un des points d’achoppement de la nouvelle société de crise dans laquelle se construit la citoyenneté : la relation dégradée et violente qu’entretiennent ici plus qu’ailleurs les sexes où l’enfant se fait tour à tour otage, marchandise, quand il n’est pas intrumentalisé à la manière d’Outreau. Une mère malgache en attente de régularisation accuse-t-elle un Allemand d’avoir violé sa fille ? Cela fait dire au substitut : « Il s’agit de faits reprochés à un citoyen allemand sur une jeune fille malgache. Les Réunionnais s’en foutent un peu ». Alors cet Allemand dont les mœurs s’affichent au rebours d’une société réticente prend les contours du parfait coupable. « C’est une île où des gens passent. C’est un procureur qui ne cherche plus », lâche la narratrice. Ce qui fait qu’à la faveur de la Justice, les personnages se retournent, qu’ils se relèvent et se révèlent, trouvant leur propre résistance. Les cochons se remétamorphosent en êtres humains, et les cochers font le cochon. N’est-ce pas là la paradoxale magie du judiciaire ?


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