C’en est trope

Lambrequinades à Hell-Bourg

Témoignages.re / 28 juin 2012

Parmi la table des catégories de l’esprit, que Michel Tournier présentait à l’analyse dans son dialectique “Miroir des idées”, figure “L’arbre et le chemin”. Ainsi par la main de l’homme, le peuplier qui se trouve dans le canal, la tête en bas, attire à lui les branches et les feuilles du peuplier qui, lui, est au bord, la tête en haut. De cette manière, l’homme et l’arbre se tiennent par la main.
« Les arbres et les maisons, sapés dans leurs assises par la route, paraissent vaciller, comme au bord d’un toboggan. C’est pourquoi, ajoute Tournier comme un vieux Chinois qu’il est devenu, on ne fera jamais assez l’éloge du bon vieux gros pavé de granit. Il allie paradoxalement à une rondeur et à un poli indestructibles un individualisme têtu, créateur d’irrégularités et d’interstices herbus qui sont une joie pour l’œil et l’esprit... ».
Le fascicule des circuits des cases créoles propose une semblable dialectique du perçu où le voir et le faire-voir occupent une place centrale, comme Hell-Bourg dans le cirque. Il faut bien comprendre qu’avec lui, l’homme apporte ses perspectives.
Le haut lieu salazien commence et finit avec sa source d’eau thermale, sur la rive droite de Bras-Sec, au lieu-dit Bé-Maho, « grand arbre » en malgache, appelé ainsi par le marronnage. Par un des renversements dont l’Histoire est friande, le lieu est devenu au tournant des deux siècles la villégiature de toute la haute société réunionnaise, à l’occasion de la saison torride. Un petit coin de France, on s’y sentait renaître.
Son médecin-résident, Raymond Vergès, en l’année 1932, dans une vision aussi figée et concentrée que peut l’être une carte postale, décrit la station « taillée aux flancs d’une vallée d’un romantisme grandiose et souriant, où des cascades nombreuses accrochent leurs claires écharpes ».
Bé-Maho, haut lieu de la résistance malgache, commença sa seconde vie autour d’un hôpital militaire, dans lequel reposaient les malades et les blessés de la conquête coloniale de Madagascar de 1896.
Sur un plan en damier, Hell-Bourg s’est disposée d’emblée comme un immense décor de théâtre. Sa trame même « transforme les rues en autant de parcours paysagés conduisant le regard de l’intérieur urbain vers le grandiose du relief environnant dans lequel il s’insère ». Les rédacteurs poursuivent : « L’arrivée à Hell-Bourg donne au voyageur l’impression que la rue mène à la fin d’un monde aux limites marquées par l’écrasant massif de l’ancien volcan. La descente sud des rues Lacaze et Manès mène l’imaginaire vers les sommets légendaires du piton d’Anchaing ». Hell-Bourg est la rencontre du raffinement de l’homme avec la majesté naturelle des à-pics.
Derrière, dissimulé par le faste de la demeure, on devine le « ti-portay », réservé à la domesticité nombreuse, logée dans des communs exigus. Le théâtre a ses coulisses : « Cette division sociale de l’espace de l’habitation, précisent les rédacteurs du fascicule, les maîtres et le jardin sur la cour avant, les domestiques sur la cour à l’arrière se lit à l’échelle du village : la rue principale et les voies orthogonales mettent principalement en scène le décor des coquettes villas ; le Camp-Ozoux, implanté à la limite nord du damier constitue l’envers de la scène où s’installe l’habitat populaire ».
La dialectique du voir et du laisser-voir s’affine dans le guétali. T’expression créole signifiant « Regarde-le ! », c’est un Regarde-le pour être vu, sans laisser voir celui qui voit de l’intérieur. Ainsi s’élabore le regard, instrumentalisé par des jalousies, le bow-window, l’oriel. « La mise en scène architecturale se déploie sur l’espace visible depuis les rues et marque le niveau social du propriétaire », confirment nos guides. On imagine des silhouettes blanches de cotonnade, installées sous la varangue, dans des fauteuils en rotin, plaisanter à demi autour d’un drink, poursuivant sur le même ton que la Gazette du Grand-père Kal :
« A la barbe ! - Les coiffeurs de la localité ont été envahis par les barbus de la garnison. Comme tout le reste, le port de la barbe est réglementé. Tant de longueur, tant de largeur. Les poilus du Camp qui, au mépris de règlements, laissent croître leur barbe, tout comme Barbe-Bleue de tragique mémoire, ont été rappelés à l’ordre. Profondément affligés, mais respectueux des ordres de l’autorité supérieure, ils n’hésitèrent pas à sacrifier les poils extra-règlementaires dont dame Nature les gratifia. Grands Prêtres Canat et Blion les massacrèrent suivant le rite. La fanfare ne joua pas la “Marseillaise” ! ». Voilà les « gaîtés coloniales », Canat et Blion coupant le silence du cirque et de cette société à laquelle il ne manqua qu’un Proust, un Bloy.
1948, un dynamitage malencontreux fait disparaître la source, c’en est fait de la station, dont il ne reste que le décor, à la manière de ces anciennes villes fantômes qui tentent de faire ressurgir un passé.
Sur les reflets des dernières lueurs d’un ancien monde raffiné et vain, la ville se drape de son étole de nuage, et sur le fronton d’une varangue, on peut encore voir l’étoile trouée d’un œil vide qui contemple le passant du haut de sa symbolique.

Jean-Charles Angrand


Kanalreunion.com