C’en est trope

Latron (57-4 av. J-C), ou la touchante raison

Témoignages.re / 11 avril 2013

Il y a cette façon qu’a Quignard de boire dans le crâne humain. Et puis il y a le style de Latron, dont est brodé l’ouvrage : un style qu’on pourrait qualifier de fin de Cicéron . Le 7 décembre -43, Cicéron, comme il sortait la tête des rideaux de sa litière, pour voir ce qui se passait, eut la tête tranchée par Popillius sur l’ordre d’Antoine. Porcius Latron a le style de la tête tranchée, ou, si l’on veut, un style heurté à la Marcellus. «  Pour des êtres qui désirent, la pensée argumentée est un manteau gaulois à capuchon. » Pour Latron, l’infini a une mâchoire. Il compare les nuages à des réflexions embrouillées.

« L’enseignement de Marcellus [son maître], prônait ces heurts entre un mot abstrait et un capuchon de manteau. Il soutenait qu’il ne fallait pas dire ‘controversia’ mais qu’il fallait dire ‘causa’. Il professait aussi qu’il ne fallait pas dire ‘scholastica’ ni ‘declamatio’ mais dire ‘dictio’ ».

Sans doute le Romain aurait-il goûté le genre d’images : « Minuit secoue les souvenirs comme un fou secoue un géranium mort », ou : « Le vent tient la pluie entre ses dents, il se sauve en galopant comme un chien avec un os », du fait qu’il soutient que la raison, que ses pairs appelaient « ratio », est intrinsèquement liée au sentiment. Sénèque le Vieux rapporte les termes de Latron : «  Celui qui l’emporte au cours d’une controverse peut avoir tort. Celui qui sait mal argumenter peut avoir raison.  » Il doutait, souligne Quignard, que la raison fût rationnelle, il contestait qu’elle fût même raisonnable.

«  L’intelligence est issue du désir de la lutte. La victoire est le dessein de l’intelligence et non la vérité  », disait-il. Chasseur hors pair, il s’enfonçait à cheval dans les forêts du Latium, avec ses épieux. Il chasse le cerf comme il poursuit l’expression rare. Le vent d’hiver lui paraissait comme un cavalier au regard fixe. En -19, indique Quignard, sur huit lancés de javelot, il tue cinq fois, le dernier fut un cerf aux bois dégénérés. Pour l’orateur, « ratio » et « affectus » ne pouvaient se démêler l’un l’autre : « in ratione habere aliquem locum affectus  », l’une attachée à l’autre, comme le chasseur à son cheval.

L’intérêt de la pensée de Latron réside dans la façon d’appréhender la pensée comme attachée à l’intérêt dont elle se fait le masque, et le masque c’est la nuit : «  La pensée d’un homme s’arrête là où le soleil le surprend ».

La raison de Latron fut plus belle que celle qui dansa sur les marches détrempées de l’Assemblée nationale, le 10 novembre 1793. Elle était certes bien galbée, la déesse incarnée par Melle Aubry, simple « figurante » de l’Opéra, mais muette, au milieu du carton pâte. Drôles d’idées que d’avoir fait figurer la Liberté sous forme d’une statue, et la déesse de la Raison armée d’une pique. Il y avait du Chaumette derrière tout ça, il y avait du Chaumette dans la gravure allégorique de Boizot et Chapuis montrant la Liberté brandissant le sceptre de la Raison et foudroyant Fanatisme et Ignorance. Le Père Duchêne jette à l’échafaud l’éternel suspect : on veut faire guillotiner Dieu. Chaumette est zélateur de la guillotine mobile. Le sang n’a pas le temps de sécher qu’on glisse dessus. Les dieux ont soif, le culte s’échauffe. Les églises sont transformées en temples de la Raison sur-puissante, Saint-Paul Saint-Louis. La Raison de Latron version carnaval. Les gens murmurent le nom de Joseph Fouché : déesse Raison ou déesse Raisin ?

Vieuzac, l’Anachréon de la guillotine, préconise l’exagération en toute chose. Les battants de la convention béent, s’exhibe la déesse de la Raison, voilée. Les élus de la Convention nationale se prosternent. On ôte le voile.

« Voilà que le Grand Siècle s’effondre

Sur les restes d’un passé qui gronde

Enfin s’ouvrent les béances de la raison

La terreur succèdera à la révolution

Ce siècle pas plus que l’autre

N’aura raison, le bel apôtre ».

Quatre avant Jésus-Christ, vieux et heureux, Latron se tranche soudain la gorge : c’était au temps où le Tibre et l’Achéron ne formaient qu’un seul fleuve. Le chasseur avait trouvé sa dernière proie, la plus belle sans doute.

Jean-Charles Angrand

La Raison par Pascal Quignard, aux éditions du Promeneur.


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