C’en est trope

Le cadavre giflé

Jean-Baptiste Kiya / 24 novembre 2016

1. Anatole France et La Réunion.

JPEG - 32 ko

Sous quelles fourches caudines, quels mâts de potence, André Breton se tenait-il, pour, en 1924, à peine le vieil Académicien nobélisé Anatole France décédé, qu’il demanda qu’on « vidât une boîte des quais de Paris de ces vieux livres ‘qu’il aimait tant’ pour y enfermer son cadavre et jeter le tout à la Seine » ?

Déjà du vivant de l’auteur, les contemporains avaient commencé le travail, beaucoup avaient enterré l’écrivain. André Suarès ne reconnaissait-il pas volontiers que son œuvre « sentait déjà le vieux papier » ? « Un Socrate à qui la seule vue de la ciguë donnerait la colique », selon Léon Daudet à propos de celui qui trouvait Proust un peu trop long pour une vie trop courte. Lui-même en ironiste n’admettait-il pas sur le tard être un-vieux-cuistre-plus-baveux-qu’un-pot-de-moutarde-tu-dodelines-du-chef-tu-rabâches-tu-es-en-train-de-devenir-Dieu-ne-t’attarde-donc-pas-tant-en-ce-bas-monde-tu-as-assez-duré…

Mais est-ce que le bonhomme méritait à ce point un des plus virulents pamphlets que la littérature française eut produit ?

L’élu Cadavre de l’année 1924 ne fut pas un Cadavre très exquis, si l’on s’en tient à l’entrefilet de Breton. « Avez-vous déjà giflé un mort ? » renchérissait Aragon. « Certains jours j’ai rêvé d’une gomme à effacer l’immondice humaine », écrira à son sujet Aragon. Et Eluard : « Le scepticisme, l’ironie, la lâcheté, France, l’esprit français, qu’est-ce ? » ; « Puisqu’il ne s’agit aujourd’hui que de déposer une palme sur un cercueil, qu’elle soit aussi lourde que possible et qu’on étouffe ce souvenir », ajoutait Philippe Soupault. Beau livre d’or.

Et le groupe de prévenir qu’ « à la prochaine occasion il y aura un nouveau cadavre »… (Ce sera le « pape du surréalisme »…)

Que faut-il comprendre à cette querelle outrancière d’outre-tombe et d’un autre âge ?

Etait-il si nécessaire de pousser l’auteur de l’Île des Pingouins, de la Rôtisserie de la Reine Pédauque, celui qui rendit sa légion d’honneur en hommage à Émile Zola, qui dénonça le génocide arménien, dans l’immondice et la crétinerie la plus crasse ?

« Jocaste » et « Le Chat maigre » nous apportent des pistes, d’autant que le Maître dans ces deux nouvelles nous renvoient à l’Île de La Réunion.

La longue nouvelle du « Chat Maigre » pose un certain Godet-Laterasse, Créole de La Réunion, journaliste parisien à ses heures, précepteur à d’autres du jeune Rémi Sainte-Lucie, fils d’Alidor Sainte-Lucie, « ancien ministre de l’Instruciton publique et de la Marine d’Haïti. »

Si le futur nobélisé s’était contenté de manier son pinceau ironique de façon à représenter l’imitation de la haute société créole des mœurs parisiennes, cela aurait été divertissant. Ce ne fut pas le cas. Il s’y étale le mépris le plus vil d’un grand seigneur des lettres, le racisme ordinaire d’un esprit qui le fut moins : paresseux, enfantins, jouisseurs, vides, animaux, vaniteux, niaiseux, velléitaires, dépensiers, imprévoyants, dissimulés, ridicules, ses personnages de créoles et de mulâtres obéissent aux lieux les plus communs du racialisme colonisateur, que l’auteur vernit d’ironie, ce qui le rend plus cynique encore. Entre autres morceaux de bravoure, quelques boursoufflures de préjugés racistes :

.« M. Sainte-Lucie jeta un regard de côté, vit des chandeliers de cuivre rangés sur une tablette, des cléfs étiquetées et une affiche de liquoriste, choses qui témoignaient d’une civilisation européenne. S’il avait vu autour de lui des mornes arides, les parois abruptes d’ne ravine ou les palétuviers de son île, il aurait cédé vraisemblablement au désir voluptueux d’étrangler le précepteur. Il s’abstint par respect pour les mœurs continentales… »

.« il traversa la boutique dans une majesté africaine tempérée de morbidesse créole. En s’entendant appeler ‘cher maître’ par le [mauvais] poète Dion, il découvrit toutes ses dents par un sourire d’idole. »

.« Télémaque [général haïtien en déroute], faisant jouer les ressorts de ses jarrets de singe et tirant la langue, reprit la tête de la colonne ».

« À ce souvenir, Télémaque prit la mine d’un chien intelligent qu’on a fouetté ».

.« Le marchand, bel israélite à tête de bouc avec une bouche avenante et des yeux impitoyables »…

.« Le malheureux créole s’efforçait de relever par la dignité de sa tenue l’ignominie de sa demeure ».

.« Mouché, l’amour a emporté le jeune homme. Les jeunes gens sont agités par l’amour, comme le frère Vaudou quand il danse sur la cage du serpent. »

Faut-il cryogéniser la bêtise ? Certes non, mais sans l’effacer non plus, l’éclairer de toute la lumière d’un humanisme navré dans l’œuvre de celui qui fut un nain qui écrivait grand, un auteur qui sans aucun doute faisait plus de poussière vivant que mort.

2. « Chat noir » et Chat maigre : Une satire de l’avant-garde artistique.

Etc.

Jean-Baptiste Kiya

.Jocaste et le Chat maigre d’Anatole France, chez Nelson éditeurs.


Kanalreunion.com