C’en est trope

Le corps de Ti-Jean

« C’en est trope ! »

Jean-Baptiste Kiya / 26 mai 2016

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La Guyane des proverbes par Auxence Contout, éditions CRDP Guyane.

« Dolo » est un mot dahoméen qui se décompose en « do » qui signifie « faire » et « lo » qui désigne « le proverbe ». D’où le « dolo » qui originellement veut dire « faire un proverbe » et qui, en créole guyanais, désigne le proverbe fait. Avec une idée, bien sûr, de dynamisme, de vivacité, de trouvaille. Le dolo n’est pas seulement ce qui se reçoit, mais aussi ce qui se crée, se donne, ou plutôt se lance et pique, car le terme « dolo » est aussi un verbe qui signifie « plaisanter (quelqu’un), railler, moquer, ridiculiser, se payer la tête de… ». Il y a en cela une indication de direction, de cible : « To ka dolo mo : tu te moques de moi ; to a bo dolo mo : tu as beau te payer ma tête ». Même si les Guyanais emploient davantage le verbe charadé à la place de dolo, il n’empêche que cette polysémie opère, que le dolo-proverbe se prête volontiers aux accents de la plaisanterie et de la pointe. Les bons dolos font rire, ils visent juste. Cette sagesse populaire guyanaise, de peu de mots, ne saurait s’exprimer sans se prolonger d’un rire plus ou moins déployé. « Mes dents sont plus près de moi que mes parents », confie-t-elle : dents pour dents : dents pour rire, dents pour mordre.

« Beaucoup de dolos, tempère - par suite - Auxence Contout, sont des résumés de contes et, inversement, certains contes sont des développements de dolos. » Et comme les contes au calbanon, les dolos des descendants d’esclaves, eux-mêmes esclaves, ont pour fonction de consoler de l’existence. Les dolos sont contes qui n’ont pas le temps, qui n’ont pas part au temps, contes minimalistes de la journée et du labeur, une part de nuit qui leur survit.

De là à dire que les dolos sont œuvres de Yoloks, ô Esprits des Grands Bois, il n’y a qu’un pas qu’on se gardera de franchir de peur de mettre le pied sur l’anaconda, la queue du jaguar ou autres arachnides, insectes piqueurs et créatures visqueuses…

Se libère, dans ce bref rire créole, beaucoup de la pensée guyanaise : pensée ramassée, implicite, litotique, une pensée lapidaire, désabusée, qui ne se départ pas de l’idée de la mort (« la poussié fé passé sa, van charié li »), autant faut-il ajouter une mort moqueuse.

Au centre des obsessions du dolo, le corps qui se démembre, qui se rit de sa propre déchéance pour ne laisser place qu’au rire du crâne. À l’évidence du corps même, ne survit que le rire inusable des dents : « Dan pa ka poté dèy ».

Car se référant essentiellement au corps de l’esclave, au corps souffrant qui exsude le labeur, qui peine : au corps qui se fait machine, aliénation, confisqué, exploité, mais corps qui se déchaîne aussi, tel le ressort trop tendu, dans la transe explosive du carnaval, le « cassé cô », comme, d’une façon plus amère, moins démonstrative - dans l’âpre sagesse de la formule.

Ce dit populaire qui raconte et détaille le corps de l’esclave dans un éparpillement ironique se venge de l’ostentation du corps noble en mettant en exergue sa faiblesse constitutive. Car le dolo possède une charge schizophrénique, bipolarisée, - éclats de rire destructeur-, contradictoire dans ces tensions qu’il revendique hautement : « Dan ari kô, wèy ka pléré mizé : Les dents se rient du corps, les yeux se plaignent de vivre dans la misère ». Les dents voient mieux (si l’on peut dire ainsi) que ce que les yeux ne peuvent voir. Les dents se jouant des yeux : Démocrite et Héraclite ensemble sur le même visage.

« Zôrè pa jin pi rot passé têt » ; « Randé servis ka bail mal do » ; ou encore : « Dan ka modé lang » : La dent mord la langue, dans lequel s’exprime une fatalité tautologique, mais présentée sous l’angle le plus comique, celle qui la voit mener les gens par le bout de leur nez, façon de souligner que le rire l’emporte sur la parole et l’emporte parfois plus loin qu’il n’y faudrait.

« Minm si to nin pouri, to pou ka raché li », quoique le corps soit de plus en plus pourri, on ne saurait s’en passer, encore moins l’arracher, à la façon d’un masque intégral.

Cela va même encore plus loin, au plus profond, puisque le « Ou pa ka pété pou bail moun senti » : Vous ne faites pas des pets pour qu’on en prenne l’odeur, pose le corps ironique, celui qui mord la poussière avec appétit, pantin de chair qui trahit malgré lui ce pourrissement qui est le sien et le travaille, trahison du ridicule.

En même temps, cette désagrégation causée par l’explosion du rire (qui ressemble à celle du pet) se prête à une dissimulation des autres émotions, plus rentrées, qui ont moins de prise à la surprise de la parole saisie au vif. S’agissant de simuler la joie pour mieux dissimuler sa peine, le dolo est un masque venu d’Afrique qui permet de cacher le cœur, si meurtri qu’il n’a plus la force de se montrer à nu : Dan pas kiô, la dent n’est pas le cœur. To ka poté to kô bail to dan ari ! : Tu apportes ton corps pour faire rire tes dents – dolo en équilibre sur la lame d’une ironie au carré où le corps est sujet à la propre moquerie de celui qui en parle.

D’où cette notion centrale avec laquelle flirte le dolo de « bèl mépri », un bel mépris à rechercher, qu’il faut réussir à acquérir, à manier, pour se protéger des assauts du temps, des esclavagistes alliés au temps, qui minent le corps, le nient dans l’éparpillement, le détruisent avec un entrain non moins beau, si l’on veut, en une asymétrie moqueuse : « A landan guiol bossi to ka trouvé pi bèl mépri : C’est de la bouche d’un bossu que sort le plus beau mépris ». Cela, dit sans moquerie, plutôt avec une sorte d’admiration pour la parole tranchante, la reconnaissance de l’ironie du sort. Le dolo ne dit pas moins en ce sens la revanche de la parole et de la pensée que la misère du corps et de sa condition.

Associé à l’expression de ce corps humilié et rabaissé de l’esclave, ravalé au rang de bien meuble, il n’est pas possible de ne pas faire le pont avec la grande présence du chien : ce chien image, miroir trouble que tend le Maître à l’esclave, qui ne manquera pas – autre ironie - de courir après lui, une fois qu’il s’enfuit, tandis qu’il maronne.

Le chien, attrapeur de marrons, lui aussi se fait battre par le maître en un renversement permanent qui mène à la pitié essentielle : « Baton ki bat chien blan, a li minm ka bat chien nwé… »

Au milieu des décombres suscités par des éclats de rire, demeure la langue créole, seul bien, seul outil qui appartienne en propre à l’esclave, qui échappe à la voracité, et du maître, et du temps, de sorte qu’elle s’aiguise au plus près de la gorge, dans la bouche même.

Alon, zistis fransèz, to alé a dito, to viré a di mo.

Jean-Baptiste Kiya


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