C’en est trope

Le couteau sans lame, auquel il manque le manche

Jean-Baptiste Kiya / 21 août 2014

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Maîtres du Zen au Japon de Masumi Shibata, éditions Maisoneuve & Larose.

Illumination. Vers 1717, le « maître de ‘mu’ » est intronisé au Temple-de-l’ombre-des-pins, le treizième relais de poste de la route du Tokaido. Il s’attribue le nom de Hakuin. En japonais, « Haku » signifie « blanc », et « in » : « se cacher ». Il est le blanc qui se cache dans le blanc. Les crânes chauves, « blanchis », traditionnellement représentent l’extinction du désir, le nirvana. Au moment de la mort de Bouddha Sakyamuni, selon certains sutras, deux arbres shala se desséchèrent et blanchirent à leur tour. Le nom de Hakuin fige le maître en zazen au pied des shala : blanc parmi le blanc, invisible crâne, la mort en vue.
Le stade de l’Illumination appelle le suivant : celui de la transmission. Il s’agit de remettre la lampe de la connaissance intérieure.
Cette question de la transmission est au cœur de la conception du bouddhisme tch’an, et zen. Bodhidharma, le dernier disciple de Bouddha, aux dires de la tradition, a bénéficié de l’enseignement oral et direct de Gautama en l’absence de tout autre : dépositaire de fait de ce qui ne pouvait s’écrire. La venue d’Inde en Chine du patriarche, les mains vides, sans textes sacrés, a fait l’objet de commentaires sans nombre.
Hakuin représente au lavis Bodhidharma sous l’aspect d’une branche fleurie, délicate, accompagnée du poème suivant :
« Les premières fleurs de prunier
Manifestent clairement
La signification du patriarche
Venant de l’ouest. »

La moindre petite chose de ce monde, une branche en fleurs, une brindille, indique la Voie de Bouddha et accompagne sur le chemin à parcourir.
Le zen pour Hakuin, c’est un peu le trésor enterré dans un cimetière : pour le découvrir, il faut vider quelques tombes.
La branche rinzaï, proche en cela de la tradition taoïste, a recours à des voies non conventionnelles, voire véhémentes, afin de briser l’attitude déférente des étudiants et les aider à se libérer du moule et des modèles. Hakuin franchit les bornes. Lin-Tsi disait : « Lorsque vous rencontrez un Bouddha, tuez-le ! » À la question : « Qu’est-ce que le Bouddha ? » Yunmen répond : « Un bâton à fouiller la merde. » La caricature n’est pas seulement partie intégrante du Zen, elle en constitue la racine principale, celle qui s’élève jusqu’à la branche la plus haute.
Le recueil de « La Bouilloire de la non-présence (Orade Gama) », publié en 1748, est destiné en grande partie au Seigneur Nabeshima de l’île de Kyushu. Hakuin le somme d’investiguer la nature unique du « mu » avec le même courage que celui d’un guerrier solitaire qui franchit les lignes ennemies.

Un shogun, rapporte-t-on, s’est rendu au monastère du maître lui demander ce qu’est l’enfer, et ce qu’est le paradis. Hakuin le toise et le traite d’infirme, de grossier, de borné, « Tu ne connais même pas la doctrine du bouddhisme et tu viens me questionner ! Comment tes vassaux peuvent-il obéir à un tel baudet ? Tas de foin ! » Le seigneur se contient au début, et n’y tenant plus, tire son sabre pour s’élancer sur le maître qui s’enfuit. Acculé, dos au mur, sabre au clair pointé sur lui, Hakuin lève le doigt : « Ça, c’est l’enfer ! » Et comme le Seigneur marque un temps d’arrêt, il ajoute : « Et ça, le paradis… » C’est la méthode du maître.
Aux quidams qui lui demandent conseils, il répond par le nom d’une plante sauvage dont il énumère les propriétés, il en tisse un recueil de poèmes : « Fleurs élancées ».

Hakuin se saisit de l’interlocuteur dans le but de lui apporter ce dont il a le plus besoin pour parfaire sa nature de bouddha. Les calligraphies dont il se répand, aux traits fluides et grotesques - surprenants, selon la formule de Kazuaki Tanahashi, « n’évitent pas la laideur, mais la pénètrent », elles sont de véritables objets de méditation.
À travers le terrible portrait qu’il fait de lui, les yeux menaçants, le bâton dans la main, Hakuin témoigne de son style d’enseignement basé sur le dépassement de la dualité entre l’observateur et l’objet perçu, entre disciple et maître. L’univers entier tient dans ce regard - et avec quelle vigueur !
Cependant, pour instruire, il a recours à un autre koân que celui de « mu ». Il crée le koân du « son d’une seule main (Sekishu no onjô) ». Il s’en explique dans un récit autobiographique appelé « Du lierre sur un mur » : « Depuis 5 ans, j’utilise une autre méthode. Je demande à chacun d’écouter le son d’une seule main. Cela diffère radicalement de mon enseignement précédent. Il est beaucoup plus facile aux gens de comprendre la question. Dans de telles conditions je conseille sans cesse à quiconque de se concentrer sur ce koân » : à vous d’écouter le son d’une seule main.
À l’autoportrait aux yeux globuleux, il en substitue alors un autre : celui où, paupières closes, il montre la paume d’une seule main comme pour dire « Assez ! », en cette même posture précisément qui voit en Inde Shiva Nataraja suspendre le monde.

Jean-Charles Angrand

- >Pour cheminer : Recueil tch’an du crabe à huit pattes (introduction au bouddhisme tch’an) de Jean-Charles Angrand, aux éditions You-Feng (libraire-éditeur), Paris, 1999.


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