C’en est trope

Le cri du dodo

Témoignages.re / 29 novembre 2012

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L’épervier glapit, miaule, piale, pipe et tiraille, tandis que la grue claquette, craque, craquette, glapit et trompette... Alors, quand le premier fond sur le second, ça fait un joli mélange de bruits dont je vous laisse le soin d’inventer les verbes, en leur valise. Le merle appelle, la pie agache, le canari babille, la chouette hulule, le manchot brait, le butor butit, la pintade cacabe, la perruche jacasse, le geai piaille, le courlis siffle, la mésange titine, le serin trille, l’alouette turlute, et le dindon glougloute… mais le dodo, qu’est-ce qu’il fait le dodo ? Il ne fait plus rien, le dodo. Parce qu’il n’existe plus. Son chant, nous en disent les archives et Bernard Pichon avec eux, ressemblait au roucoulement, fidèle en cela à sa lignée de pigeon. Il roulait, dit-on, un couuu-couuu qui aurait donné douuu-douuu, puis dodo. Mais assassiné par l’homme, le dodo ne devait pas roucouler un penny. Et son cri, à présent, plus souvent qu’à son tour, nous pourchasse jusque dans les derniers recoins de l’imaginaire. Dodo, dronte, solitaire, poule rouge, tortue terrestre : où êtes-vous pâles fantômes que l’homme a dévorés, avec les rats ?

Or, le dodo, par-delà les siècles et la mort, nous pose encore ses questions, qui sont des interrogations cruciales. Sur la description, d’abord.

Au siècle de Voltaire, Buffon le décrit ainsi : « un corps massif et presque cubique, à peine soutenu par deux piliers très gros et très courts. La grosseur qui, dans les animaux, suppose la force, ne produit ici que la pesanteur ». Il poursuit de manière imagée, presque mystérieusement : « On dirait qu’il est composé d’une manière brute, inactive, où les molécules vivantes ont été trop épargnées »  ; « il a une queue, mais cette queue est disproportionnée et hors de sa place : on le prendrait pour une tortue qui se serait affublée de la dépouille d’un oiseau, et la nature, en lui accordant ces ornements inutiles, sembla avoir voulu ajouter l’embarras à la pesanteur, la gaucherie des mouvements à l’inertie de la masse, et rendre sa lourde épaisseur encore plus choquante, en faisant souvenir qu’il est un oiseau ». Un marin de 1631 les appelle « bourgmestres »  : « ils viennent à votre rencontre sans méfiance. Un rien hautains, l’air sévère, ils ouvrent leur bec, n’ont aucune crainte, paraissent même téméraires ». Selon le voyageur et historien Thomas Herbert (1606-1682), sa tête déplumée était « surmontée d’un panache ridicule », on l’affublait d’expressions dévalorisantes, pour ne pas dire ordurières : « cigognes nauséabondes », « oiseaux de nausée », « oiseau répugnant ». Ce qui n’empêchait pas qu’on prisait fort la poitrine et le gésier qui s’avérèrent très bons. Le regard que l’homme porta sur le dodo était plus qu’une poursuite : c’était une capture.

Peu s’en faut qu’on ne chantât autour du feu l’excellente chanson coloniale : « Ces gens-là, ils savent même pas causer français, Faut qu’on les bousille ».

Saura-t-on d’ailleurs jamais si le dodo était svelte ou dodu ? L’opposition de l’essence et de l’accident génère les autres oppositions : éternel vs temporel, général vs individuel, exact vs inexact, mais toujours elle est source d’erreurs. Alors, le dodo, gros et pataud ou maigre ? Autant ne fallait-il pas le gaver de biscuits durant la traversée.

Si dans “Alice au pays des Merveilles”, il s’agit du premier animal merveilleux rencontré par la jeune fille (un animal politique, d’ailleurs), dans un pays des Merveilles qui ressemble à un vaste cabinet de curiosités où la logique se serait invitée, c’est dire s’il existe si peu.

C’eût été pourtant la moindre des choses que de décrire son propre regard avant de décrire la chose décrite... Le cerveau doit connaître (et ne pas perdre de vue) la position de l’œil par rapport à la tête. C’est l’ ekphrasis grec. Si le regard comporte une intention, celle-ci en direction du dodo n’avait rien de bienveillant. L’homme a regardé le dodo de haut en bas, avec le regard de l’épervier.

Chercher à se représenter le dodo nécessite une réflexion préalable sur la fonction descriptive du langage. L’article “Description” de Pierre Larousse qui figure dans le “Larousse” du XIXème siècle, à ce titre, renvoie dos à dos la fonction strictement représentative de la langue (« D’après la poétique de quelques contemporains, la description ne serait que l’image exacte, la photographie de l’objet décrit ») et une tendance esthétisante ou « ornementale ». Dans les descriptions du dodo, qui nous sont laissées, ces deux tendances font court-circuit.

Le second problème que pose le dodo est celui de la confrontation de la solidarité et de l’égoïsme. « Lorsque nous en saisissions un par les pattes, il se mettait aussitôt à crier pour que les autres rappliquent à son secours, nous permettant ainsi de les capturer de la même manière », est-il rapporté benoîtement dans le livre de bord du vaisseau l’Arnhem, échoué à Maurice en 1662. Le dodo fait le constat sanglant que l’égoïsme l’emporte généralement sur le solidaire.

La troisième difficulté que soulève le dodo est le problème des traces. Celles qu’on laisse.

Faune, flore, ce n’est pas tout ce qui disparaît de la faute de l’homme. Nous disparaissons aussi peu à peu, et pas de n’importe quelle manière. Le cerveau humain est bourré d’erreurs, on le savait, mais on découvre que ça ne va pas en s’arrangeant. C’est en tout cas la thèse que défend le docteur Gerald Crabtree, professeur de Biologie du développement à l’Université de Stanford qui, dans la revue très sérieuse “Trends in Genetics”, écrit : « Je parie que si un citoyen moyen de l’Athènes de mille ans avant JC apparaissait soudainement parmi nous, il ou elle serait parmi les plus brillants et les plus intelligents. De plus, je serais tenté de penser qu’il ou elle serait parmi les plus stables émotionnellement de nos amis et collègues. Je ferais le même pari pour les anciens habitants d’Afrique, d’Asie d’Inde ou des Amériques d’il y a 2.000 à 60.000 ans » Conclusion : notre ADN se déglingue et la déglingue nous subjugue. Les chiffres parlent : nous sommes atteints d’une crétinerie qui confinerait au vice. Céline avait raison.

Jean-Charles Angrand


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