C’en est trope

Le dernier entretien de Paul Léautaud (1)

Jean-Baptiste Kiya / 21 mai 2015

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Entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet, éditions Gallimard, collection nrf.

À l’occasion de mon dernier séjour à Paris, je me suis rendu chez la trésorière de l’Association Paul Léautaud, Madame Sylvie Miss, avec laquelle je corresponds de temps à autre pour obtenir des précisions et des éclairages nouveaux sur l’œuvre du solitaire de Fontenay.

Cette dame m’accueillit dans son appartement haussmanien du XIVe arrondissement – enfin, accueillir est un mot un peu hâtif, si on en juge la façon dont elle s’y prit : elle m’entrouvrit la porte, me murmura, sans cérémonie, sans même me saluer : « Dépêchez-vous avant qu’un chat ne file dans l’escalier ! », alors sans ménagement elle m’a agrippé par la manche et tiré à l’intérieur, c’est ainsi que je me retrouvai dans un vestibule où je fus mêlé à une ménagerie de chiens et de chats, tout un beau monde qui vaquait à la va-que-je-te-pousse…

Après quelques excuses de circonstance, dans un français dont l’élégance ne pouvait qu’honorer la qualité de mon hôtesse, celle-ci me mena dans un living-room au papier peint un peu passé. Ce n’était pas des potiches qui me contemplaient d’un œil vitreux, mais des chats, de toutes les couleurs, disséminés partout sur les tapis, les canapés, certains même du haut du secrétaire, de la bibliothèque et des armoires. Les bestioles encombraient littéralement le sol de sorte qu’il fallait se frayer un passage pour avancer et je dus en écarter quelques-uns du bout du pied. Elles avaient quand même l’air moins malheureuses que les clochards que j’avais croisés dans le métro, en bas.
Mon hôtesse m’avait offert son bras, son plus beau sourire et un thé darjeling sans saveur, dans lequel flottaient quelques poils félins. Sans perdre de ma dignité, alors que la trésorière me quittait pour se rendre en cuisine dégotter un sucrier, j’en pêchais deux-trois de l’index tantôt pour les restituer au canapé pelucheux sur lequel un bon nombre restaient accrochés à la façon de décorations sur la poitrine d’un général à la retraite, tantôt pour les coller sur la cuisse de mon jeans. M’efforçant de boire l’infâme mixture afin de complaire à ma charmante hôtesse, je fis la grimace de celui qui songe à la toxoplasmose.

« Vous tombez bien, me dit-elle, ce soir, j’organise une séance un peu spéciale… »
Elle me montra d’un geste accort un guéridon mal fait et tout à fait banal sur lequel se prélassait un matou auburn.
« C’est lui », fit-elle.
J’écarquillais les yeux.
Comprenant mon étonnement, elle poursuivit : « C’est celui de notre cher Léautaud, n’est-ce pas ? Je l’ai trouvé aux Puces… Non : pas le chat, le guéridon ! (Elle rit) Pour pas cher, le vendeur m’a garanti que c’était celui du Maître… Et, ce soir, je fais venir une de mes amies un peu voyante, qui fait tourner les tables… Vous serez des nôtres, n’est-ce pas ?… J’invoquerai l’esprit de Léautaud… » Elle se pencha sur moi, comme pour me faire une confidence : « Ne parlons pas d’âme, il détestait ce mot – donc son esprit, et nous pourrons avoir une conversation des plus passionnantes avec le Génie de Fontenay. »
Elle en était si frétillante qu’on aurait dit une chatte devant une coupole de lait, et m’adressa un sourire gourmand en guise de point d’interrogation.
« Pourquoi non ? », fis-je.

Je connaissais quelque peu les circonstances de la mort de Léautaud, pour les avoir lues par ailleurs. Le vieil homme asocial et peu soigneux de lui-même décéda au premier étage de son pavillon de banlieue. La dépouille ne fut découverte que trois jours après.
Ce que ne dévoila pas la presse, c’est que son cadavre avait été boulotté par ses innombrables chiens et chats enfermés dans la maison qui se mouraient de faim. Rappelons qu’il avait, à cette époque, pas moins d’une trentaine de chats et d’une douzaine de chiens recueillis, ou qu’on lui avait apportés, certains à demi sauvages, qu’il nourrissait seul. Comble de l’abjection, les bêtes avaient déféqué sur le cadavre. Le visage seul, on ne sait pourquoi, fut épargné.

Un peu de paille et un drap blanc recouvrirent le corps abîmé pour accueillir les amis, la famille, et aussi les curieux qui se bousculèrent, tant les entretiens radiophoniques avaient suscité un effet d’empathie auprès du grand public, et plus spécialement auprès du public féminin.

Je me remémorais ces détails quand le chat dénommé « Domino » vint se frotter à ma jambe. De manière discrète, mais ferme, je l’éloignais de moi de sorte à ce qu’il ne revînt plus m’importuner, puis époussetais de la main le pan inférieur de mon pantalon.
Ne connaissant rien au spiritisme, j’étais, de fait, assez curieux de l’expérience.


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