C’en est trope

Le dernier entretien de Paul Léautaud (3)

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 11 juin 2015

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Journal particulier 1933 de Paul Léautaud, éditions Mercure de France.

Le demi-frère de l’écrivain est entré dans la chambre mortuaire. Le silence, les animaux ont été enlevés, le ménage a été fait. Flotte une odeur un peu âcre, indéfinissable. L’homme regarde les fonctionnaires gantés qui se tiennent de part et d’autre du cercueil, comme s’ils craignaient que le Mort ne s’en aille ; il leur demande quels ont été les derniers mots du défunt.
« Il a dit : ‘Je ne me suis jamais senti aussi bien.’ »

Maurice Léautaud hoche la tête. Sans doute, le factotum n’a-t-il pas tenu à dévoiler les circonstances dans lesquelles le cadavre a été découvert. La vérité, elle-même, est rafistolée à la paille.
Le vivant leur demande à être seul avec le mort « pour discuter avec lui ». Les fonctionnaires quittent la pièce, Maurice arrange sa cravate, tourne autour du lit, hésite, puis s’asseoit sur le bord.
« Tu te souviens de ce que tu disais : Je trouve ceci-cela de s’en aller… Eh bien, voilà, moi aussi, mon vieux… Tu en as fait des épitaphes : tu te souviens ?, c’était – tu disais – ta musique d’agonie…
‘Ci-gît Aurel,
Au naturel.’
Et celle-ci que tu as écrite pour le Mercure :
‘Ici-gît Lucien Descaves
Passé du grenier à la cave.’
(Il rit.) Eh bien, sache que j’ai trouvé la tienne… Oh, ce n’est guère original, je te le concède, je ne suis pas un artiste… comme toi. » Il contemple longuement la tête de cire qui émerge du drap immaculé, et déclare :
« ‘Ci-gît Léautaud
Guère plus beau…’ Et bien, je suis le seul à rire ?… Tu ne m’accompagnes pas ? Bon, c’est vrai que tu n’as plus vraiment l’occasion de t’observer dans la glace… c’est dommage, tu serais ravi.
Tu te souviens de la veillée du Père Léautaud ? ‘Ce qu’il m’a donnée d’agrément, les premiers jours…’, tu écrivais. Une belle distraction, n’est-ce pas ? Ce n’était pas comme au théâtre, c’était gratuit ! Comment tu l’appelais, déjà, notre père ? Ah, oui : le mort récalcitrant… La mort est un spectacle où l’acteur principal ne peut donner le change. On ne triche pas, on joue juste à ce moment-là, n’est-ce pas ? En total accord avec soi-même. Et là, avec ‘In Memoriam’, tu t’es fait le Bossuet sans pathos, le Bossuet du ridicule, le Bossuet du… Tu te souviens ?, tu disais, à la mort du père : c’est lui qui est mort, et c’est moi qui me décompose… Eh bien, je viens me décomposer une nouvelle fois devant toi. »

Disant cela, Maurice, debout, ajuste une mèche, et face au miroir Louis XVI où il regarde alternativement son image et celle du défunt, il poursuit : ‘Comme j’aurais donné beaucoup, cependant, pour qu’il lui fût encore possible de parler et qu’il me dise quelles joyeuses pensées vous viennent quand on est là, si près de la dernière station, celle où vraiment tout le monde descend.’ Voilà ce que tu écrivais –je te connais par cœur- : ‘Quelles joyeuses pensées…’ !, c’est beau, non ? Eh bien, ton ironie t’a bouffé, mon cher frère. (Le silence opaque revient, puis il se remet à rire). Dans la vie, il n’y a que ça de vrai, la haine, hein ?, pas vrai frérot ? (il se retourne) La comédie de l’amour, tout ça, ça valse, ça passe… Mais je t’aime bien, quand même, brother. Comme on dit, En amour, faut pas de sentiment… Arrête, fais pas cette tête-là ! C’est toi qui le dis : « Le sentiment au cul des ânes »… Enfin, pas tout à fait comme ça, mais presque… Avec ton Journal impudique, tu t’es fait, cher frère, le proxénète du passé. Et là, maintenant, tu es en train d’écrire ta dernière page – la meilleure… si, si, je t’assure… de loin.
Qu’est-ce que tu disais déjà sur moi ? ‘Ce garçon lâchait tout, le dimanche, pour aller regarder ces choses stupides’, le vélodrome, les courses, tout ça… C’était quand même moins stupide que de rester au pavillon avec le Père Firmin et ma mère, non ? »

Maurice a fait le tour du lit, il a frôlé du doigt le petit guéridon au dessus duquel s’élève un bougeoir vide, a contourné le petit fauteuil anglais démontable, il contemple à présent le portrait au mur de l’écrivain signé d’un Emile Bernard. Il dit de dos :
« Toi qui as passé du temps, accroupi dans le trou du souffleur à la Comédie, derrière le Père, à regarder sous les jupes des actrices, tu es passé à un autre trou. Le trou règlementaire, n’est-ce pas ?… Tu regardes sous la toge du bon Dieu maintenant, où est la différence ? » Il rit.
Puis, il plonge la main dans la poche gonflée de son veston, en extrait une pomme bien rouge, de la couleur du péché originel, qu’il se met à lisser au revers de la manche. Alors, fixant son demi-frère inerte :
« Le bien et le mal sont comme une page : ils en sont le recto et le verso. On efface toujours la partie du bien qu’on essaie d’améliorer, mais à force de gratter… on lit en transparence ce qu’il y a écrit de l’autre côté, et on enrage de plus en plus, de sorte qu’il devient pratiquement plus possible d’écrire. Là tu en étais, Léautaud… »
Le visage de Paul n’a pas changé dans son lit funèbre, celui de Maurice est devenu méconnaissable.


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