C’en est trope

Le dernier entretien de Paul Léautaud (4)

Jean-Baptiste Kiya / 18 juin 2015

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Entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet, éditions Gallimard, collection nrf.

Maurice Léautaud s’est accroupi à la tête du lit, il se rapproche, colle presque sa bouche contre l’oreille de son défunt frère pour lui susurrer :
« Dans ton livre, tu as écrit quelque chose d’admirable ; je te cite : ‘J’ai toujours un peu aimé les choses de la mort, et si mes visites à mon père m’avaient souvent ennuyé, je commençais à me rattraper d’importance. Il avait la tête un peu tournée vers moi, gentiment, et je le voyais tout à mon aise. Ah ! comme je l’ai regardé, et regardé, ce visage qui changeait et s’abîmait au fur et à mesure. (Disant cela, le frère fait mine de quelques chatteries.) C’était en moi comme un besoin et je ne sais quoi au monde ne m’aurait pu retirer de là. Un souffle très de circonstance sortait de sa bouche, dont par moment je suffoquais, malgré la fenêtre grande ouverte derrière moi. Mais qu’importait ! Je battais l’air de la main, respirait un peu d’éther, et cela passait…’ Quel héroïsme, mon frère !… (Il sourit) À mon tour, je te regarde, et qu’est-ce que je vois ? Qu’une vieille pomme prête à se faire écraser par le premier pas de la Pourriture, ou par la première pelletée de terre…
Tiens, encore – je te le rappelle parce que c’est marrant - : ‘Quelquefois aussi je me mettais à genoux à la tête du lit, pour regarder ce que donnait de profil la curieuse grimace qu’il faisait. Quel témoignage de sympathie !’, tu dis : ‘Quel témoignage de sympathie’, c’était pas mignon, ça !…

Tu n’as jamais manqué de rappeler que notre père était mort un mardi-gras, et qu’il en portait le masque… (Il se relève). Ah, comme tu as exprimé et avec quel avec génie le ravissement cynique de celui qui n’a plus rien d’autre à contempler – que la déchéance qui vient !… Comme il t’a travaillé le perfectionnement de la grimace du mourant. Et à cette grimace-là, tu ajoutais la mienne : ne m’as-tu pas décrit me décomposant devant ce visage, devant cette puanteur nocturne, comme une bougie qui coule ?… N’est-ce pas vrai ? »

Il fixe le masque que la mort a taillé sur la physionomie de son frère et ajoute : « Oui, tu as raison, la grimace c’est le style de l’homme. C’est là que tu as trouvé le tien… Enfin, te voilà presque au fond du trou, Paul, et tu aimes ça. »
Maurice fait le tour de la dépouille pour s’arrêter brusquement, il s’écrie alors : « ON EN CRÈVE DE TON CYNISME, ON EN CRÈVE, TOUS !… » Sur son visage s’affiche davantage le rictus de la mort que la consolation d’avoir exorcisé une révolte, tandis que le visage de Paul, lui, reste impassible. Puis, d’une manière inconsciente, comme s’il se sent souillé par ce qu’il vient de dire, il époussette sa veste d’un revers de main.

Il avance de quelques pas pour s’immobiliser à côté de la dépouille, au même endroit qu’il avait trouvé, en entrant, les fonctionnaires… Il baisse les yeux sur le cadavre : « Regarde-toi, Paul, ton visage est devenu une vieille pomme blette… Tiens, j’ai quelque chose pour toi… un dernier cadeau, devine ce que c’est !… »
Il se dirige vers l’entrée où gît un pardessus gris sur le rebord d’une chaise, il y plonge sa main, en retire une pomme toute rouge, de la couleur du péché originel.
Il fait volte-face, contourne le lit mortuaire pour se saisir d’une plume d’oie qui est encore sur le secrétaire. « Alors, heureux, maintenant que tu sais ce que c’est que la mort ? » Il grave, de la pointe de la plume sur la peau tendre et luisante du fruit « IN MEMORIAM » suivi d’une signature qui le tache à la manche. Son beau costume de deuil. Il émet un juron. Le diariste, s’il eut pu décrire la scène, aurait certainement ajouté que Maurice s’était mis à ‘sentir des sanglots de prix lui monter à la gorge.’

Le cadet s’est rapproché du Mort qu’il toise ; il se penche et, de l’index, écarte la mâchoire inférieure. Ça craque. La bouche est béante. Le mort semble rigoler. Une odeur désagréable s’en dégage. Alors, comme pour faire taire ce rire, Maurice lui enfonce le fruit dans la bouche, et dit : « Celle-ci t’ira mieux, sans doute. »
Il dévisage le cadavre à la bouche pleine, et visiblement satisfait de son coup, il se dirige vers la sortie, attrape son manteau. Mais avant de fermer la porte, il ajoute : « Les Anciens avaient une pièce dans la bouche pour le Passeur ; toi, tu as la pomme originelle – à chacun son tribut. »

Il descend les marches qui mènent à l’entrée du pavillon. Les deux croque-morts passent du bon temps dans la cuisine, devant un café, ils rigolent ; dès qu’ils aperçoivent Maurice, ils se raidissent et font silence. L’un d’entre eux dissimule mal sa tasse derrière son dos, il arrose son pantalon. L’homme en deuil dit d’une voix neutre : « Merci, Messieurs… Il est à vous maintenant ; vous pouvez l’emporter. » Il sort. Crissement de pas sur le gravier de l’allée

Ainsi se terminait le compte-rendu de la nuit de spiritisme dictée par l’Esprit du défunt. Je redéposais les feuillets épars sur le petit guéridon. Machinalement, j’ai tâté mes poches, et me suis dirigé vers l’entrée de l’appartement. Sitôt la porte entr’ouverte, deux-trois chats se faufilèrent, libres enfin, pour s’engouffrer dans les escaliers. Ce fut à ce moment précis que j’entendis derrière moi crier depuis le couloir : « ATTENTION AUX CHATS ! » Je claquai la porte.


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