C’en est trope

Le fil d’or ésotérique des contes de Grimm

Jean-Baptiste Kiya / 10 septembre 2015

JPEG - 51.9 ko
Le Roi Grenouille et autres contes par W. et J. Grimm (traduit de l’allemand par Pierre Durand), en Livre de Poche Jeunesse.

Le chef coutumier du village palikur de Tonate-Macouria me disait que, récoltant les contes anciens, il se trouvait comme confronté aux pièces d’un puzzle qu’il lui fallait reconstituer pour obtenir l’intégralité d’un récit. Ici le début ; dans une autre famille il recueillait un bout d’intrigue, une action parcellaire ; là, il en trouvait le dénouement ; plus loin une variante… C’était une histoire de fils brisés, de trame qui se ravaude sans cesse. Les anciens récits se trouvent dissous sous une avalasse de « progrès » (télévision, évangélisme, consumérisme qui sont le désespoir des peuples amérindiens). Il faudrait ajouter du temps au temps pour que Monsieur Alexandre Batista, nouveau Noé, puisse sauver de la marée de la modernité ce qui flotte encore à la surface de la mémoire des Vieux.
C’est tout un trésor d’une richesse inouïe qui est enfoui, plus précieux que l’industrie aurifère et polluante des Macron, que les autorités françaises ont laissé filer en Guyane, le « Pays des eaux ». Les contes des grands-parents n’ont plus de saveur. Le savoir bancal de l’école et de la technologie est devenu plus qu’ailleurs l’agent d’une acculturation de masse. Mme Nicole Launey enseignante de Lettres déclarait pourtant de la mythologie palikur qu’elle était « aussi riche et structurée que la mythologie gréco-romaine ».

« Ig amekene atak wewvene. Ig awna tagut ginag. -Mah nah atak haviste tukwa, ta avitit kewgihi kewye mtipka. Ginag kaytwa giwn : -Su atak. Ig tivik. Ku aysaw ig danuh atere ig havis tukwa ka ayhsima. Ginag ayavgi mmah pis kwis aytwe ?... » À mesure de la traduction que nous menions, Mme Mariana Batista et moi, de contes palikur inédits, se révélaient à mes yeux d’inestimables découvertes, d’étonnants joyaux. M. Michel Launey, auteur d’une grammaire palikur, faisait ce constat amer : « la tradition des six peuples amérindiens vivant en Guyane est mal connue, peu valorisée, ses vertus pédagogiques sont peu exploitées et sa transmission, même au sein des populations concernées, est parfois interrompue. »
On retrouve quelque chose de cela enfoui dans les contes de Grimm : un fil d’or issu des anciennes croyances, une ancienne sagesse qui court dans la trame et qui se laisse, çà et là, entrapercevoir dans les linéaments et les entrelacs. Ce fil, confié aux enfants, se fond dans la trame, serpente plus loin ; il suffit de l’attraper et de le tirer pour que tout vienne.

Le conte du « Géant et du Tailleur » recueilli par les frères Grimm s’interrompt comme sectionné. Le petit Tailleur est expédié dans le ciel, on laisse là le Géant, à la manière d’une promesse non tenue. C’est un ultime prodige du Conteur-tailleur : une fuite dans le ciel, pas un dénouement. Étrange suspension qui trouve une suite dans un autre conte de Grimm : « Le Tailleur au ciel ». La métaphore cachée du textum-tailleur-conteur s’y file, et lui donne des contours plus mystiques encore. Le petit tailleur arrive au Paradis, tandis que Dieu est parti « parcourir les jardins du ciel » en compagnie de ses saints et apôtres. La garde du Paradis, dévolue à saint Pierre, l’arrête. Bien entendu, le petit tailleur-conteur, qui vient frapper à la porte du Ciel, est désigné par saint Pierre comme un « voleur ». « Tu as le drap de tes pratiques », lui lance textuellement le saint.
À la faveur d’un mensonge supplémentaire, le petit Tailleur (autrement dit le Conteur, celui qui tire les fils des existences à la manière des Parques pour les introduire dans son ouvrage d’invention), parvient à tromper le gardien des Cieux lui-même, et à entrer au Paradis – à la condition de rester caché derrière la Porte, dès que Dieu y retournera. Se faisant espion.
Habitué à mentir, le Tailleur-Conteur-écrivain ne s’y tiendra pas. Il préfère partir à la découverte de « tous les coins du ciel », ne pouvant « retenir sa curiosité ». À la vue du Trône d’or divin, il s’approche, s’y assoit… Et s’y reposant, s’endort – et rêve... C’est le rêve du Conteur-Écrivain sous son habit de Peau d’Âne. L’escroquerie voisine avec l’ésotérisme. Puis, à son réveil, du haut des Cieux, le Tailleur-Conteur contemple la Terre, et assiste à un méfait - et cela est plus fort que lui, il ose remplacer Dieu en punissant le malfaiteur qui est une voleuse, « une vieille femme » dit le conte. Rappelons que le Tailleur est vu lui-même comme un Voleur. On comprend donc que cette vieille voleuse n’est autre que l’archétype même de la Conteuse de la Veillée, puisque elle a dérobé précisément « deux vêtements richement ornés ». Le Conteur est bien entendu celui qui vole la mémoire, le texte-textile des Anciens, pour le transmettre à son tour. La Métaphore du « textum » est filée, elle prend un nouveau tour : pour la punir, le petit Tailleur du Ciel lui envoie dessus « un tabouret tout garni d’or » qui se trouvait non loin du Trône d’or de Dieu... Vous avez bien compris que ce tabouret, précisément, est l’objet sur lequel pourra s’asseoir la vieille Dame au coin du feu pour conter et transmettre ses histoires aux enfants. Châtiment de fait comme le prétend le texte, ou récompense ?
Dès lors que Dieu, de retour de sa promenade, se rend compte de la disparition du tabouret d’or, Il débusque le Tailleur-Voleur, et sans comprendre la vraie portée de l’acte de l’Artisan des mots, Il lui déclare : « Si je vous jugeais comme vous jugez les autres (…) combien de fois j’aurais lancé sur les pécheurs du monde tous les tabourets du Paradis ! »
Leçon faite, Il expulse le Conteur-Tailleur du Paradis céleste. Voici la fin du conte : « Pierre dut mettre le tailleur à la porte du Séjour des Élus [la locution verbale est admirable], et comme ce dernier, dont les chaussures étaient en lambeau, avait les pieds tout gonflés d’ampoules, il prit un bâton que lui donna l’Apôtre, et se dirigea, non sans peine et sans regret, vers le Purgatoire, où les Âmes qui ont encore des fautes à expier, attendent le jour de leur délivrance ». À la vieille Conteuse, la sédentaire, le Tabouret d’or offert par l’Écrivain. À l’Écrivain du Conte, le Vagabond céleste, le Bâton offert par saint Pierre, afin d’écarter ronces et chiens errants. Je gage quant à moi que le Petit Tailleur du Ciel n’a jamais atteint le Purgatoire…

J.-C. Kiya-Angrand (patronyme palikur : AREHWA)

À Mme Mariana Batista


Kanalreunion.com