C’en est trope

Le frangin d’Eddy Bellegueule

Jean-Baptiste Kiya / 14 avril 2016

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Pour en finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis, éditions du Seuil.

Eddy Bellegueule avait raison, il faut sans cesse s’excuser d’être soi, montrer constamment son regret à avoir eu à coller un tant soit peu à ce que l’on est. Dans la vie comme au boulot, ne penser ni faire différemment. Le moule en tant que mode d’idéalité, la dissimulation comme mode de fonctionnement. L’expérience montre que les gens ne changent pas, ils n’en ont pas la force ni la volonté, il n’y a que le moule qui change.

L’intérêt par exemple que trouve le gouvernement à prôner la laïcité vient du fait que la laïcité, n’est-ce pas cela : la tentative plus que vaine de remplacer Dieu par le règlement ?…

Partout cultivée comme une plante rare, la relation pyramidale érigée montre combien elle consiste à s’appuyer les uns sur les autres - les uns plus que les autres, d’ailleurs (« Réfléchissez deux minutes : si on renversait la pyramide, tout se casserait la gueule ! »), en déployant une énergie – qu’on pourrait qualifier d’abyssale - à résister à toute tentative de déplacer un tant soit peu les rouages du modèle. Le supérieur hiérarchique ne vous reproche-t-il pas : « Ah, non, vous n’allez pas m’expliquer ce que vous faites ! Et puis quoi encore ? Ne me prenez pas pour un élève ! Je déteste ça, vous m’entendez ! » Ils avaient peur de leurs idées, alors ils les imposaient…

Se taire, c’est en effet ce qu’on a appris en premier, c’est ce qu’on sait faire de mieux… La famille et l’école nous l’ont tellement inculqué que l’écrit est devenu en quelque sorte notre seule langue possible, le seul espace libre à parcourir.

Êtes-vous absent un samedi matin ? Deux jours de salaire en moins. Deux jours ? Ben oui, le dimanche avec : le règlement, toujours, le règlement, - dans les deux sens du terme.

La première leçon d’Eddy est celle-ci, celle qui concerne la différence, toutes les différences. Mais qu’est-ce qu’il a ramassé pour faire admettre SA différence ! Car la surprise de soi, l’ambiguïté entretenue, ce moment où l’esprit est en retard sur le corps, toutes ces étapes de la découverte difficile, honteuse de l’homosexualité ont été rapportées et décortiquées par l’auteur. Pierre Gripari dans « Pierrot la lune » n’écrivait pas autre chose : « L’homosexualité n’est pas un vice. Un vice, c’est quelque chose d’acquis. Mais moi, je n’ai jamais appris à être homosexuel !… Quoiqu’on en dise, l’homosexualité n’est pas contre nature : je n’ai jamais eu besoin de me forcer pour aimer les hommes. »

Et de rapporter une chanson fredonnée dans son dos dans les couloirs du collège (sur un air connu) :

« Il bourre, il bourre, le pédé

Le pédé du bois-madame… »

« Pédé » nous rapporte récemment un jugement du conseil des Prud’hommes prononcé dans l’enceinte d’un salon de coiffure n’est pas une insulte, en revanche « hétéro », si !

N’a-t-on jamais pensé aux frères du « pédé » ? Ceux auxquels les parents ont dit : « Il y a deux garçons qui traitent ton petit frère de pédé au collège, tu es le plus grand, tu arranges ça. » Seulement ils ne lui avaient pas dit comment. Il le devinait à leur inflexion de voix, à l’intensité de leur regard : les prendre au collet, leur balancer d’arrêter de faire ch… son petit frère, sinon… Sinon quoi ?

Le petit frère lui désigna de loin ses deux agresseurs, l’un était aussi grand que lui. Alors, il s’élança, peu assuré dans son devoir familial, les rejoignit, et quand il fut à leur hauteur, dans le couloir du bâtiment F, d’un coup d’épaule il bouscula le plus grand, pour aussitôt, d’une façon machinale, s’excuser, et se fondre dans la masse, en garçon timide qu’il était. Les mots lui étaient restés dans la gorge : « Attention, mon frère, il est pas pédé ! Vous le redites, je vous pète la gueule ! »

Ce jour-là, il découvrit une chose qui le laissa sonné : c’était un lâche. Un lâche et un menteur puisque le soir, il dût rendre des comptes, il déclara à sa mère qu’il avait fait son devoir, pas trop rassuré de ce que son petit frère avait bien pu voir.

Quelques années plus tard, le frangin faisait son coming-out, proclamant son homosexualité. Question de balance lexicale, il ne fallait pas dire pédé, mais homosexuel.

Le grand frère songea un instant à cette matinée où il n’avait pas pu péter la gueule aux deux garçons, et où il s’était enfui… en s’excusant. Il se prit à rêver à les prendre au collet pour leur dire : « Eh, bande de bouseux, faut pas dire pédé, mais homo. Vous osez redire pédé devant mon frangin, je vous fracasse la gueule ! » Il en riait presque.

La sexualité, c’était ça le problème - et son rapport avec l’identité ; le verbe être devenait spécieux. Les frères des « pédés » se retrouvent être ceux qui ont le plus souvent une sexualité blanche. « On a la sensibilité de sa connaissance », écrit le peintre de la Joconde. Il s’agit peut-être de la façon la meilleure qu’ils ont trouvée pour affronter leur histoire familiale : cette mise à distance prolongée…

Un conte symboliste complète la lecture du roman d’Édouard Louis, un conte du maître Nasreddin :

« Nasreddin Hodja se promenait un jour avec un de ses amis lorsque celui-ci se baissa pour ramasser un miroir perdu par quelque passant.

- Tiens, dit l’ami de Nasreddin en regardant le miroir, il me semble que je connais cet homme.

Nasreddin lui prit le miroir des mains, regarda à son tour et dit :

- Évidemment, tu le connais ! C’est moi ! »

De semblable façon, Eddy Bellegueule est une part de toi, insoupçonnable lecteur.

Jean-Baptiste Kiya


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