C’en est trope

Le Maître de logique

Témoignages.re / 22 septembre 2011

A rose is a rose is a rose is a rose is a rose is... Notre regard affolé, aspiré, court sur la ligne, comme le lapin blanc à gilet d’Alice, et nous rappelle que nous sommes toujours en retard en retard en retard de quelques milliers de livres, tandis que le temps semble complètement détraqué et que nous courons vraisemblablement en rond. Et voilà que le Maître de logique vient, en son labyrinthe, posant des inondations de son rêve « extravagant » qui n’a ni direction, ni sens, dans leur acception, en tout cas, que les adultes en ont. Structure en jeu de l’oie, avec plusieurs retours à la case départ, “Alice au pays des merveilles” a rouvert les portes de l’enfance à l’âge de la schizophrénie : au monde adulte qui aimerait si souvent revenir à la case départ.

« Nous naissons au monde en la plus grande misère qui se puisse imaginer, car non seulement en notre naissance, mais encore pendant notre enfance, nous sommes des bêtes privées de raison, de discours et de jugement », c’est par ces mots que saint François de Sales résume de façon nette le regard que le Classicisme porte sur cet âge. L’enfance comme une erreur, « stuff and nonsense », cantonnée à des délires inutiles. Il fallait attendre le logicien Lewis Carroll et la publication fracassante d’“Alice au Pays des Merveilles” (1865) pour que les choses commencent à bouger et pour qu’on regarde ce début de la vie humaine d’une tout autre façon. Le professeur était d’ailleurs le seul à prendre au sérieux les “Nursery rhymes”, Carroll sera à la logique enfantine ce que James Barrie sera à son imaginaire (naissance officielle de Peter Pan, 1902).

En France, il faut attendre l’émergence du surréalisme (car la psychanalyse, elle, ne vit dans un premier temps l’enfant que comme un « pervers polymorphe »... pour lire, sous la plume de Breton, en 1928, qu’Alice est un guide qui peut mener vers une « existence à côté ».

« On croit que les enfants ne savent rien, précise Muriel Barbery. C’est à se demander si les grandes personnes ont été des enfants, un jour ». Lewis Carroll précisément a été celui qui a été chercher au plus profond de lui même les vestiges de cet univers de l’enfance. Car l’enfance n’a rien d’enfantin. Elle est à elle seule un trésor, un Wonderland basé sur le wonder if : se questionner. Le simili conte d’Alice est un questionnement perpétuel sur le monde, sur le soi et le langage.

Le phénomène de structuration logique chez l’enfant, avant les certitudes de l’adolescence, est propice aux surprises et à l’extravagance. Jusqu’à six ans et demi, un quart des enfants résout ainsi l’opération : « O+O+O=3 », les arbres ont des oreilles pour tout feuillage, le nénuphar possède un beau lac ou le lac possède un beau nénuphar ? Le monde de l’enfance, c’est le monde du comme si sans comme si. « For this curious child, écrit Carroll dans une de ses lettres, was very fond of pretending to be two poeple » : « car cette étrange enfant aimait beaucoup à faire semblant d’être deux personnes différentes » : une curieuse petite fille et une petite fille curieuse.

Car ce n’est ni avec un élève, ni avec un professeur qu’on fait une leçon, comme ce n’est ni avec un écrivain, ni avec un lecteur qu’on fait un livre : il faut d’abord un personnage pour habiter le livre. Et ce personnage est Alice. Alice in situ et le lecteur in abstracto. Ce qui nous explique pourquoi la lettre A n’est pas au milieu du dico : Alice était pressée de passer devant les autres.

Dans tout ça, il y a bien sûr le sourire du Chat de Chester, détaché du reste : belle figure de l’ironie qui fait sourire toute l’ouvre, et même le jardin.

Ce sourire a dessiné un Wonderland qui se moque de notre réalité aussi plate qu’une autoroute, et a montré l’enfant comme un contestataire permanent et étonné qui s’interroge sur les usages du temps (Tea Party, Couronne d’Angleterre), sur la validité du langage et de la logique des adultes qui se retrouvent en retour eux mêmes pervertis... Bien entendu : « tout dépend de qui décide du sens des mots » ; Carroll est impossible, impassable, impensable, imposable, et passible... mais toujours inimitable. Kipling l’écrit à sa façon

« Essayez toujours les fractions,/Ou la simple règle de trois,/Mais la façon de Mirontaine/Ne sera pas celle de Mironton.//Tortillez le, retournez le sans cesse,/ Faites en une tresse/Jusqu’à la Saint¬ Glinglin,/Mais la façon de Carabi/Ne sera pas celle de Carabo ». La logique est ainsi.

Jean Charles Angrand


Kanalreunion.com