C’en est trope

« Le Mauvais Vitrier », « Le Joujou du Pauvre », un exemple de dérive esthétisante de la pensée chez Baudelaire

Jean-Baptiste Kiya / 8 mai 2014

On n’a généralement pas assez « vu » la pensée baudelairienne et pas assez insisté sur les innovations qu’apportait Le Spleen de Paris sur Les Fleurs du Mal. À qui la faute ? Sans doute à Baudelaire lui-même qui a contribué à troubler le jeu en parlant d’art pur et en parrainant le concept de « l’art pour l’art ». Le Spleen de Paris, recueil posthume, ne paraît que trop souvent comme une pâle réduplication des Fleurs, sans compter que le reste de son oeuvre : écrits journalistiques et critiques ne sont lues qu’en éclairage supplémentaire à l’oeuvre poétique. Alors, Baudelaire, auteur d’un seul livre, même tentaculaire ? Ce serait méjuger des gouffres qu’ouvrit le Spleen.

Il est lieu commun de considérer que la poésie ne s’accorde pas avec l’Idée, qu’elle s’embarrasse de la pensée comme d’un fardeau. Ne dit-on pas qu’il n’y a que le coeur qui rime ? Il est certain que cet éclairage gêne la lecture optimale du recueil. Le genre même de l’oeuvre a joué un sale tour à sa postérité, tant et si bien qu’il s’est vu relégué bien loin derrière les autres tentatives de poésies en prose considérées plus réussies parce que plus spectaculaires que sont celles de Rimbaud, de Lautréamont ou encore de Mallarmé. Les idées de Baudelaire : cela semble incongru, d’autant plus qu’à celui qui aborde d’un peu près les écrits du poète, force lui est de constater que l’oeuvre tisse un réseau de contradictions de recueil à recueil, ou de poème à poème -sans pour autant qu’elles viennent à bout d’une unité profonde, ou qu’elles minent l’ensemble, au contraire. Oscillation entre Dieu et l’absence de Divinité, la morale et l’amoralité foncière, la pitié et le mépris (1)... A peine peut-on supposer que le tempérament de l’auteur l’emporte sur toute pensée.

L’unité de Spleen se fait bien plutôt de texte à texte et il semble même qu’une démarche similaire les rassemble. La plupart se présentent (se lisent) comme des leçons imagées, des enseignements métaphoriques de pessimisme, stoïques ou cyniques. Le Mauvais vitrier comme Le Joujou du pauvre s’en mesurent comme des moments forts. Et chacun à sa manière forme une démonstration stricte ; une même dynamique les anime. La logique démonstrative leur est un habit impeccable - Baudelaire en dandy ne supportait pas plus le débraillé dans la mise que dans l’expression. La forme ramassée du poème les fait obéir à un schéma rigoureux d’argumentation et d’illustration - qui correspond de facto à la méthode et aux étapes du raisonnement scientifique :

1. observation,
2. expérience,
3. lois.

Souvenons-nous que la progression du raisonnement scientifique s’accomplit grâce à ses trois appuis que sont l’induction, la déduction et l’analogie. Le Joujou du pauvre est de type déductif, Le Mauvais vitrier procède par induction, et des deux naît une analogie singulière.

Ces poèmes qui ont été écrits de façon très rapprochée (2) semblent aboutir à un point central comme deux lignes de fuite se rejoignent en perspective, en sorte qu’il appert que la démarche démonstrative de l’un termine l’autre.

Structurellement, ces textes commencent par poser un postulat, un postulat que l’illustration se propose d’affermir dans l’évidence pour Le Mauvais vitrier ou de démontrer par l’exemple choisi ou à caractère universel comme c’est le cas du Joujou du pauvre. L’objectif de la démonstration pour Le Joujou est tout entier inclus dans la première phrase : « Je veux donner l’idée d’un divertissement innocent ». Et Baudelaire complète : « Il y a si peu d’amusements qui ne soient pas coupables ! » Le Mauvais vitrier, de façon identique, ne pose-t-il pas en un paragraphe le postulat que l’exemple se chargera de confirmer : « Il y a des natures proprement contemplatives et tout à fait impropres à l’action, qui cependant, sous une impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont elle se seraient crues elles-mêmes incapables » ?

Le processus logique du Joujou du pauvre est singulièrement éclairant, si l’on songe à s’y arrêter, parce que paradoxal.

(À suivre…)

 Jean-Charles Angrand 


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