C’en est trope

« Le Mauvais Vitrier », « Le Joujou du Pauvre », un exemple de dérive esthétisante de la pensée chez Baudelaire (3)

Jean-Baptiste Kiya / 22 mai 2014

JPEG - 46.8 ko
Le Spleen de Paris de Baudelaire, aux éditions du Livre de Poche.

La méthode expérimentale utilisée par Baudelaire, habituellement destinée à fixer les bornes de la vérité, allant du général au particulier, de la loi à l’expérience, est détournée et ne dit plus, grâce à un des charmes dont le Poète a le secret et qu’il appelait la « sorcellerie évocatoire », que son contraire. C’est donc bien à une critique poétique à laquelle nous sommes confrontés : une critique de la logique la plus nette et, dans cette voie, contre la trop connue et contemporaine théorie d’Auguste Comte, ce positivisme qui nous promettait de résoudre au nom de la science tous les problèmes de l’homme... C’est pourquoi la contradiction baudelairienne entre dans un système cohérent.
Baudelaire a su grimer sa « sorcellerie évocatoire » en une science positive en ce sens qu’elle s’appuie ironiquement sur des faits d’expérience, mais la démonstration ne montre rien - ou seulement l’inefficacité de la démarche.

Si dans son étude sur Pétrus Borel, Baudelaire se propose de « violer les habitudes morales de son lecteur », il se charge de violer non moins les habitudes de pensée. C’est dans une même atmosphère dangereuse, observons-nous, que flottent les nouvelles d’Edgar Poe sachant quel rôle jouait la logique dans l’oeuvre du poète de Boston et quelles jouissances Baudelaire en tirait. Dans Fusées, le lecteur attentif relève : « De Maistre et Edgar Poe m’ont appris à raisonner ». Par là, le poète entendait révéler les anomalies (et les pièges) de la pensée.

À cet antipositivisme affiché, vient en manière de contrefort, un autre poème, Le Mauvais vitrier, qui tente de décrire, cette fois, une anomalie de comportement : en fin de compte quelque chose qui échappe à la raison et aux élucubrations de la logique.
La démarche du poème aboutit à mettre en exergue l’inconnu, le gouffre qu’il y a en chaque homme - et par là les propres limites du domaine de la logique. Il est tout à fait remarquable de constater le voisinage des champs lexicaux qui convergent vers le point central de la spéculation et le méconnaissable (« inconnu, mystérieux... ») qui font confiner le poème à la métaphysique, et opérer ironiquement un retour de l’état positif à l’état conjectural, pour reprendre la terminologie de Comte ; « soif insatiable de tout ce qui est au-delà ! » (4).

La poésie baudelairienne est toute entière tournée vers la fuite de ce monde (out of this world) dont la représentation principale, officielle et glacée en serait la logique. Il y a tout lieu pour Baudelaire de faire effort pour rompre ce carcan quotidien afin qu’affleure la surnaturalité bienfaitrice. Le Mauvais vitrier représente cette recherche constante de la crise libératrice qui va délivrer l’art et le poète de la consternante réalité et de son spleen - et cette crise devient l’éloge de l’art sophistique, c’est-à-dire de l’antilogique par excellence.

Voici la façon dont l’auteur révèle l’existence de cet inconnu contenu à l’état larvaire dans l’être humain : Un matin que le poète se lève, « fatigué d’oisiveté, et poussé, [lui] semblait-il, à faire quelque chose de grand, une action d’éclat », le cri « discordant » d’un vitrier parvient jusqu’à lui. « Il [lui] serait d’ailleurs impossible de dire pourquoi [il] fut pris à l’égard de ce pauvre homme d’une haine aussi soudaine que despotique ». Il lui crie de monter, se réjouit de le savoir dans l’escalier étroit avec toute sa fragile marchandise sur le dos et d’avoir à escalader six étages. Quand le vitrier paraît, éreinté, le poète se récrie : -Comment ? Vous n’avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouge, bleu, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes ! vous osez vous promener dans les quartiers pauvres, et vous n’avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! » (5) Il le repousse avec excitation dans les escaliers, et claque la porte ; puis il se dirige vers le balcon, prend un petit pot de fleurs, et sitôt que le vitrier est en vue « laisse tomber perpendiculairement [son] engin de guerre sur le rebord postérieur [des] crochets ». Tout se brise en rendant admirablement « le bruit éclatant d’un palais de cristal crevé par la foudre ». « Et, ivre de [sa] folie, ajoute le Poète, [il] lui cria furieusement : ‘La vie en beau ! la vie en beau ! ‘ »

(À suivre…)

Jean-Charles Angrand


Kanalreunion.com