C’en est trope

« Le Mauvais Vitrier », « Le Joujou du Pauvre », un exemple de dérive esthétisante de la pensée chez Baudelaire (4)

Jean-Baptiste Kiya / 29 mai 2014

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Le Spleen de Paris de Baudelaire, aux éditions du Livre de Poche.

L’action a tous les aspects d’une campagne militaire. Le Poète mène une guerre méthodique contre la laideur. Dès l’entame, l’ennemi est repéré : est mis en exergue ce qui choque la Beauté, ce qui contrevient à l’Harmonie : « le cri perçant, discordant » du vitrier, joint à « la lourde et sale atmosphère parisienne », sans compter le spleen qui en exsude. L’« action d’éclat » qui se fait annoncer en début renvoie à la fin du texte : au petit pot de fleur transformé en "engin de guerre". Le sommet de cette oeuvre guerrière sera de créer précisément une illusion splendide, poétique : « rendre le bruit éclatant d’un palais de cristal crevé » (6). Pour Baudelaire, le Mal est préférable au banal. Le poète au terme de son combat réussit à implanter la bannière du fantastique en place du quotidien, ce par l’arrangement du puzzle sordide de la réalité, c’est dire qu’il a eu accès à un état supérieur à la logique et au réel : la surnaturalité, c’est pour cela qu’il exulte en vainqueur. Par le mal il crée la Beauté, et réussit de fait à ouvrir « les infinis de la jouissance ».

Ce surgissement du fantastique (un palais de cristal crevé par la foudre) par l’action et la volonté démontre, un : que le mystère existe et qu’il est lié intrinsèquement à la personne humaine ; deux : que le positivisme par contrecoup est ajourné à l’erreur. La beauté par essence ne saurait s’expliquer et ne peut qu’échapper à la science.

Jouet d’une force mystérieuse soumise à la seule haine de la laideur quotidienne dont la banalité est un des composés, le poète s’insurge contre l’objectivisme en y exaltant en sa place le subjectivisme panacée : « magie suggestive » écrit Baudelaire en évoquant son art où la logique est fourvoyée ; ailleurs, « trouver la frénésie journalière » : exercice quotidien et métaphysique. L’art est lutte. Ou du moins, il prend de la lutte son aspect le plus amer et se fait sous le jour le plus sombre : la vengeance, « J’ai besoin de vengeance comme un homme fatigué a besoin d’un bain » (Mon coeur mis à nu).
La crise poétique et exemplaire s’achève par cette remarque résonnante : « Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans péril, et on peut souvent les payer cher. MAIS QU’IMPORTE L’ÉTERNITÉ DE LA DAMNATION À CELUI QUI A TROUVÉ DANS UNE SECONDE L’INFINI DE LA JOUISSANCE ? », dans laquelle il utilise ironiquement le présent du théorème. La formule n’est rien de moins qu’une alternative sophistique. Oserions-nous imaginer la proposition appliquée par tous : l’individu-roi, sadien, portant aux nues son égoïsme triomphant, et défiant tous les autres ego ? Aristocratie de l’art... Chez Baudelaire, ce n’est pas le sentiment qui ordonne à la logique -en faisant mentir ainsi Pascal qui écrivait dans ses Pensées : « Tout raisonnement se réduit à céder au sentiment » - mais un amour immodéré, tyrannique de l’Art.

Jean-Charles Angrand

(1) Antoine Blondin l’a joliment exprimé dans son article consacré à Baudelaire du recueil Certificat d’étude : « cette montagne de contradictions, pleine de convulsions et de gouffre, uniquement soutenue par un sentiment éminent de la dignité de l’oeuvre d’art ».
(2) Le Mauvais vitrier est édité le 26 août 1862, alors que Le Joujou l’est le 24 septembre, seulement un mois plus tard !
(3) « Hypocrite lecteur, -mon semblable, -mon frère ! » Dans l’envoi « Au lecteur » des Fleurs du Mal, c’est une même relation de poursuite qui unit le Poète à son lecteur : il va le dénicher dans son intimité...
L’acte de lecture est alors doublement compris dans l’acte d’écriture ; le lecteur se regarde dans la page à travers le Poète et s’y regarde lisant - mais il s’y voit sans reflet et sans masque.
(4) Notes nouvelles sur Edgar Poe.
(5) Observez, je vous prie, le glissement du réel au merveilleux dans l’énonciation.
(6) Précisément, la poésie du recueil est en perpétuelle conquête. Les termes de « poème en prose » indiquent une prose en quête (douloureuse) de poésie...
- Tiré de L’Art du labyrinthe (XIXe siècle)-


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