C’en est trope

Le rêve de devenir objet

Jean-Baptiste Kiya / 20 novembre 2014

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Regarde les lumières mon amour d’Annie Ernaux, aux éditions du Seuil, collection « raconter la vie ».

La caverne d’Ali Baba, on l’a trouvée, on l’a tous trouvée. Semoules, dattes fourrées, pâte d’amande, citrons soleils, loukoums poudrés, cannelle dorée, moelleux du pain d’épices, évanescence de la vanille : irrésistibles ; on s’en lècherait les doigts. La quête immémoriale de l’Occident, là, rassemblé sous nos yeux, à portée de main. Le ravissement de la profusion. Le décor du théâtre culinaire est planté, nous jouons la scène muette de nos envies. Une maman se penche sur sa fille, et dit : « Regarde les lumières, mon amour » ; le côté féerique de la vie est tout entier enclos en ces lieux, ce que compactait le slogan : « La vie, la vraie vie, Auchan ! »

Car l’enjeu n’est pas tant de se nourrir que de nourrir le perpétuel espoir de renverser le décor, de révolutionner la salle de théâtre, de la tournebouler afin que tous les acteurs, faces de pubs en papier glacé aux sourires éternels, afin que ces jolis minois agréés, lèvres rebondies qui nous disent « oui », deviennent les spectateurs de nos propres délices. Lieu du renversement du théâtre, la grande surface, l’hypermarché, est le lieu où nous rejouons sans cesse la pièce de nos délices. « Vendre et acheter, c’est transformer des mirages en réalité » (Liu Ji), et la réalité en mirages. La clientèle dit ce que la publicité répète : on ne peut pas être plus fiat que moi (de « fiat lux »), à savoir : trouver l’usage du « soit » à la place de « pour »… Je suis mon propre délice, je me régale de ma propre envie, je suis mon propre théâtre empli d’un immémorial songe d’une nuit d’été.

Les États-Unis, figurés par le cliché du Christ crucifié, un coca à la main, reste l’éternel modèle. « Et la caisse continue de chanter ! », comme dit Picouly. Au sortir du Pays des Merveilles, nous sommes arrêtés par la caisse pour tentative d’évasion ; là est la confusion : nous nous plaisons à confondre euro et heureux. Et quand on tire le tiroir-caisse, c’est tout le magasin qui vient. Voilà que pour rester dans l’époque, écrivait Jean Guenot, je dois acheter 60 clous même si 40 suffisent. Parodie de la Joconde, paysage compris, « La Vache qui rit » : on devine pourquoi… Le délire est tel que, même quand nos fins de mois durent trois semaines, nous chérissons nos triglycérides et cultivons un petit cholestérol de fond.

Et puis le grand magasin est fait pour me rassurer sur ma propre identité : n’est-ce pas là que je me retrouve le mieux, dans l’expression de mes désirs les plus intimes qui structurent mon existence ? Le rayon jouets participe vigoureusement à la séparation des sexes : « Aucune fille devant les voitures et les panoplies de Spiderman, aucun garçon devant les Barbies, les Hello Kitty, les poupons Rik et Rok qui pleurent », note Annie Ernaux qui tient le scrupuleux journal de ses courses en façon de contre liste. Les femmes trouvent une extension du domaine de la féminité dans les rayons produits de beauté ; les rayons fortement virils étant la voiture, le bricolage et l’informatique – ce dernier appelé (ça fait plus sérieux) « Nouvelles Techniques, Connectique ». Avant les « Manifs pour tous » (sauf pour les autres), les grandes surfaces sont d’efficaces marqueurs de genre. La société se fige dès le cabas, le reste vient après.

Alors, pendant que la femme secoue son « money-maker » au son de la guitare d’Elmore James, l’homme secoue son porte-monnaie (« purse »), pour savoir ce qu’il y a dedans et shake ! shake ! shake ! La bourse ou la vie, mais la bourse c’est la vie ! Voilà le blues…
Dans la démarche délirante du supermarché, le manche coûte plus cher que le marteau avec lequel on se casse la tête. Les pays riches consomment ce que les pays pauvres fabriquent et ne peuvent pas se payer. L’actu vient nous le rappeler insidieusement, avril 2012, quand un immeuble s’effondre près de Dacca, au Bangladesh, dans lequel se trouvent des ateliers de confection où 3 000 ouvriers, des « petites mains », travaillent pour des marques occidentales. Bilan : 1 127 morts. Dans les décombres de l’immeuble, les enquêteurs mettent la main sur les étiquettes de Carrefour, Camaïeu, Auchan…
Naturellement, on s’empresse d’oublier, en faisant ses courses.

Pour oublier, il ne nous manque que de devenir l’objet de son propre désir, mais pour cela, il faut atteindre au statut d’objet. Acheter d’abord de l’oubli, devant l’insondable médiocrité de notre moi et du monde dans lequel nous nous traînons : acheter toujours plus d’oubli et le plus souvent possible. Puis, être observé par les vigiles, les autres clients aux caisses, se savoir observé par les caméras, détaillé sur le tapis roulant : n’est-ce pas parvenir au statut d’objet ? Une fois que nous aurons tout oublié, à commencer par notre propre époque, alors nous nous fonderons en une épiphanie dans les objets de nos désirs. L’automatisation toujours plus croissante des grandes surfaces avec ses caisses enregistreuses automatiques nous ouvre la voie, en vue de l’harmonie retrouvée, nostalgie du temps où nous étions l’objet de désir de nos parents. Après la disparition des caissières, viendra la disparition des clients : regardez déjà comme chaque année, les élèves achetant leur nouveau cartable deviennent de nouveaux écoliers. Le temps viendra où nous nous serons devenus insensibles au monde, inscrits totalement, dans l’hygiène la plus stricte, de l’objet de la convoitise le plus cher où nous serons devenus des robots qui achèterons la planète et les étoiles : dorénavant insensibles – et finalement heureux.


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