C’en est trope

Le salé et le salace

Jean-Baptiste Kiya / 15 décembre 2016

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La Main cousue de Jean Guenot, chez l’auteur (85, rue des Tennerolles ; 92 210 Saint-Cloud).

Une vie comme un petit appartement dont les plus belles fenêtres donneraient sur un mur, et qui font comme des bulles - le jeu consistant à se pencher et à regarder son image dans une flaque de boue…

Couseuse Martini 1911 - la main prise dedans, captive, pliée, mordue par la denture, aiguilles à demi enfoncées. Comme dans l’estampe de Daumier, « la presse » : ce qui est pressé c’est l’homme. La presse écrase l’homme, aplatit l’événement ; c’est mécanique, elle le réduit à 2 dimensions : celles du oui et du non, du recto et du verso. Il y a de l’anéantissement dans ce travail, d’autres dimensions que celles-là lui sont occultées - bonheurs cachés, demi-sourires, petites joies et petits riens, petites personnes, anonymie : tout ça, soumis à l’écrasement. Car la machine happe, coud et plie dans le sens voulu.

Jean Guenot a décrit la navrance et le populaire, le café et la culasse, souvenirs d’une drôle de guerre, entre Français - faite aux femmes par des résistants fraîchement proclamés sur lesquelles ces Héros urinaient – Histoire noire, Gourous du silence.

Il a publié « Gens de rien », sur les gens de peu, les Amoindris comme il dit : ceux dont la presse ne parle pas, les échappés du système social, les ratés de la réussite vantée. Ceux qui n’ont pas droit aux heures supplémentaires, parce que simplement ils n’ont plus d’heure, le temps ne leur appartenant plus - entendons celui qui est de l’argent-, parce que confisqué par les grands, par ceux qui le font durer, qui l’étire en implants capillaire, chirurgie plastique, gymnastiques, diététiques, belles fringues et fringales, confisqué comme on a cru confisquer l’Histoire aux Africains alors qu’il ne nous reste que le chômage de masse : oui, ces moins que rien ont du mal à se coucher par écrit. Les Américains marquent « upward strivers » pour désigner ceux qui gravissent l’échelle, les arrivistes, mais se gardent bien d’user du terme contraire de « downward strivers », pour dire ceux qui rament vers le bas, qui s’enfoncent et coulent.

Car, n’est-ce pas ?, s’il y a un endroit que l’on ne cherche pas à atteindre, c’est le bas : « Dans toute vie construite vers la réussite, écrit Guenot, on a bien soin de ne rencontrer que des gens au-dessus. À quoi bon aller vers ceux du dessous ? Pour quel profit ? Les comprendre ? Partager ? Savoir la part de tous qui est au fond de chacun ? Exorciser la peur de la dégringolade ? Se réjouir de ne pas en être ? Parle-t-on d’un fils de président de la république devenu ouvrier ? »

Dans ce monde du silence et de l’obscurité, se meuvent des ombres qui ne sont « même plus des individus », qui ne pèsent pas plus d’un regard jeté : des échappés des valeurs canoniques du progrès, de la mission éducative : « Longtemps, j’ai été impressionné par les valeurs de l’école ; elles me dominaient, écrit le professeur Guenot. Après, je les ai vue fonctionner. Si vous êtes incapable de dire pourquoi Polyeucte est la plus cornélienne des tragédies de Corneille, ce n’est pas la peine de continuer vers le bac. Allez dans les ateliers ! Allez vendre des pull-overs ! » Et le vendeur de pull-overs qui n’en finit pas de réciter du Polyeucte se fait rembarrer par ces dames qui vous affirment que Polyeucte n’est pas du Corneille mais du Racine…

Alors dans cette tentative de description – de haut forcément, entre les écueils du misérabilisme, et du spectaculaire, se doit de savoir naviguer l’écrivain pour mettre en lumière les deux aspects du mépris et des ruses, de la fracture et du silence empli de cris.

À ce jeu-là, Jean Guenot s’en sort diversement, mais toujours avec une langue typée, puissante, et inventive. Ayant rencontré et interviewé Céline en février 1960 auquel il s’est abreuvé, cet universitaire, lassé des directives éditoriales, dès les années 75, se lance dans l’artisanat du livre et s’attache à en contrôler la fabrication d’un bout à l’autre de la chaîne, depuis l’écriture jusqu’à l’acheteur : auteur, imprimeur, éditeur, commercial, publiciste, et vendeur, il a conféré à son travail une liberté absolue. Cette indépendance a fait que ses livres sont une rareté. Guenot a cru en des voies de traverse, il a su que la culture devait se réinventer, ouvrir d’autres voies. Avec une autre idée de la littérature, il s’est affranchi des éditeurs et des libraires, ces goulots d’étranglement, il l’a fait avec exigence, sans toutefois aller jusqu’à briser les digues des genres.

Jean-Baptiste Kiya


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