C’en est trope

Le Sang de personne

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 28 janvier 2016



« La préfecture se refuse de communiquer le nombre de suicides liés à des jugements de justice malheureux », me disait Barsamian. Malheureux, ou infondés et injustes.

L’Observatoire régional de la santé recensait 83 suicides par an à La Réunion, chiffre de septembre 2015, un nombre de morts supérieur à celui des accidents de la route. Parmi les facteurs indiqués : la non reconnaissance de la personne, l’humiliation, la dévalorisation de l’être, les violences sociétales, sans compter le désespoir lié à la solitude. « L’acte de suicide n’est pas une fatalité comme on pourrait le croire », analyse une directrice d’association, mais est souvent le produit « de formes d’organisation sociale qui défont les liens sociaux ».

Sans doute, une des causes et non des moindres figure-t-elle dans le livre de Corinne Morel, professeur et auteure : « Justice française, La Grande escroquerie » qui met à jour et détaille les modes de dysfonctionnement les plus ordinaires de l’institution de la justice française. Certes, on ne peut pas tout mettre sur le dos d’une institution largement déficiente, mais ses errements ont des répercussions exponentielles sur la perception qu’ont les Français du fonctionnement de l’État. Rappelons qu’au bas mot un citoyen sur deux au cours de son existence se retrouve devant les tribunaux.

Il suffit de discuter un tant soit peu avec un agent du recensement pour savoir comment les services sont accueillis dans les quartiers défavorisés. La moindre question y est entendue comme une intrusion.

Il suffit de rappeler les chiffres de l’abstention à chaque élection pour se rendre compte de l’importance de la désaffection pour la chose publique. Et la justice est un facteur capital, prépondérant, de ce dégoût-là. Les chiffres d’un sondage BVA de février 2014 n’indique-t-il pas que 75 % des Français estiment que la justice française fonctionne mal ? On s’en doute, ce n’est pas tant les affaires ultra médiatisées Haddad, Paul Bismuth, ancien avocat d’affaire, Tapie, Kerviel… qui sont en cause…

L’essai-témoignage de Corinne Morel propose une analyse de ce phénomène, de l’intérieur.

De plus en plus acceptent de témoigner à visage découvert, des associations se créent (Action Justice, Au Nom du Peuple, Action Populaire & Citoyenne), des comptes facebook lui sont dédiés, des blogs se créent (jpdelespinay), des plaintes contre le gouvernement français commencent à être déposés collectivement.

L’ouvrage de Corinne Morel rassemble 24 témoignages, parmi les victimes de la Broyeuse, agriculteurs, chefs d’entreprise, conseiller municipal, enseignants, ancien officier supérieur de l’armée française, fonctionnaires de police même, racontent leurs détresses, mais aussi leurs luttes en proie à une justice qui ment, qui se défausse, qui louvoie et qui se plante avec un autoritarisme des plus éhontés. Une justice qui tente de faire peur, qui tape au porte-monnaie, qui appauvrit, qui ruine, qui ridiculise et se rend minuscule. Les discours bien rodés sur « les voies de recours », et « le débat contradictoire » ne jouent que le rôle de paravent, elles ne sont que des habits de marionnettes – rhétoriques ! Vous devenez l’ ‘infans’ des Romains, celui qui n’a pas accès à la parole, qui vous est confisquée par les avocats ou par les juges : vous devenez celui qui ne parle pas, donc celui à qui on ne parle pas.

Êtes-vous par exemple à Mayotte ? Votre contrat est de deux ans renouvelable une fois. Vous êtes séparé, mais vous avez la garde depuis 1 an la garde de votre enfant qui a 1 an et demi. Comme vous êtes la proie de votre épouse, vous avez des témoignages accablants, des transcriptions de messages, vous voulez vous éloigner d’elle, vous en avez assez, vous rompez votre contrat. Il vous restait un an, vous abandonnez la prime – l’argent ne compte pas.

Mais voilà qu’au motif que vous voulez partir – personne ne s’interrogera d’ailleurs sur les raisons de cette volonté-, les juges vous retirent la garde de votre enfant. Vous savez que votre épouse déclare un appartement fantôme, en réalité habité partiellement par les anciens locataires. Vous savez que son employeur n’est autre que son amant, de 47 ans de plus vieux qu’elle, qu’il gagne le double de votre paye.

Madame, à l’enquêtrice sociale, dissimule le fait qu’elle est enceinte, que son employeur est son amant, qu’elle va quitter Mayotte en même temps que vous du fait que le père du futur enfant est fonctionnaire tout comme vous, mais plus gradé.

Bien entendu, que Madame fût jeune et belle étrangère, qu’elle se targuât d’avoir des relations intimes avec un juge, que son protecteur eût été au préalable professeur de lycée dans un certain chef-lieu d’une île voisine donnant des cours particuliers à nombre de fils et de filles de magistrats, au noir, au rez-de-chaussée de sa villa, le fait que vos propres parents qui étaient quotidiennement informés de l’enfer que vous viviez changeassent de camp, qu’ils fussent anciens francs-maçons… tout cela est absent des grosses de jugement. Mais n’était-ce pas là finalement le fond de l’affaire ? On aurait tendance à en douter.

Par trois fois dans ma carrière, j’ai été sollicité pour rejoindre une loge. Les motifs qui m’étaient invoqués n’était pas ceux de changer le monde, de l’agrandir, ou je ne sais quelle utopie : c’était « pour se protéger », « on ne sait jamais ». Se protéger de quoi ?… De la justice ?

Jean-Baptiste Kiya


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