C’en est trope

Le schéma narratif par Léon Tolstoï

Témoignages.re / 12 avril 2012

Quand un conte me plaît, j’en fais un résumé mental pour le modéliser.
Tenez, une histoire toute bête : Un pêcheur de Saint-Leu est surpris par la tempête. Sous une vague plus forte, la barque chavire. Il manque de se noyer c’est alors qu’il sent sous lui quelque chose qui le remonte la surface, il peut reprendre son souffle. Il comprend que c’est une tortue marine qui le transporte jusqu’à la plage, et l’y dépose. Quand la tête de la tortue sort de l’écume, de la main, il la salue. Voilà, malicieusement, vous rajoutez un élément : L’homme comprend que la tortue qui vient de le sauver est la même que celle qu’il avait tirée des filets d’un pêcheur... Vous venez d’apporter ce qui donne tout son sens à l’action, ce qui l’explique. Vous obligez, par l’ajout d’un élément, votre auditoire à opérer une relecture de l’histoire, ce qui vient en dernier est en réalité en premier dans le schéma narratif, c’est-à-dire chronologiquement avant l’élément perturbateur de la vague...

Prenez la fable de La Fontaine de l’ours et du jardinier (ou « l’Amateur de jardins »), escamotez-en la fin. Ça donne, résumé : Un jardinier et un ours étaient devenus les meilleurs amis du inonde. Ils mangeaient ensemble, se promenaient ensemble, faisaient la sieste ensemble. Un jour que le jardinier dormait, l’ours veillait sur le sommeil de son ami. Une mouche vint à se poser sur la joue du jardinier. L’ours était furieux à l’idée qu’une mouche put réveiller son ami. Alors, il prit une grosse pierre, et, d’un coup, écrasa la mouche... Vous arrêtez votre récit ici. À votre auditoire de clore l’histoire. En général, il rigole : c’est qu’il a compris. Vous faites appel à l’intelligence de votre auditeur, vous en faites un partenaire de l’histoire qu’il construit avec vous. En terme technique, vous ne donnez que l’élément de résolution. L’auditeur en restitue la situation finale.

Vous vous trouvez dans le jeu de l’implicite : le ressort même du conte peut s’y trouver dissimuler. Pour s’en rendre compte, il faut aller vers le conte philosophique. Ainsi cette histoire tirée du Talmud, de haute volée : Un roi rencontre au cours de sa promenade une paire de mendiants inséparables. II leur promet, en ce jour exceptionnel, de satisfaire à tous leurs désirs. Il se tourne vers l’un des pauvres hères et lui dit : « Sache seulement que, pour chaque chose que tu demanderas, il sera accordé le double à ton ami. » Le mendiant lui répond aussitôt : « Crève-moi un œil ! »

Essayez de demander à votre auditoire ce que ressent l’autre mendiant. Il vous sera répondu qu’il est effrayé, triste, etc. Ça voudra dire que l’histoire n’a pas été comprise. Vous direz alors : « Vous faites un contresens sur l’histoire en réalité, l’autre sourit. Pourquoi il sourit ?... » Et voilà que commence le chemin à parcourir en Aveugle jusqu’à la Lumière.

Il est un autre procédé, extrêmement singulier, que proposa Tolstoï (1828-1910), dans un de ses contes extrait des Livres de lecture : « Soudorna », un faux titre, qui cache soigneusement l’orientation du conte. Jusqu’à l’élément de résolution, on se trompe de héros : à partir de là, le schéma narratif est à recomposer intégralement puisque ne se positionnant qu’en fonction du personnage principal. Il se trouve que, dans le conte, l’élément de résolution est dédoublé en une fausse résolution, la vraie étant à découvrir. Et la triple surprise est celle qui montre la bêtise du personnage principal, de la population, et par boomerang de la nôtre. La bêtise universelle fait, selon Tolstoï, qu’aucun homme ne peut être le véritable héros d’une histoire. Dieu seul peut prétendre à ce statut. Une telle démonstration qui, si elle n’en est pas forcément convaincante, est extrêmement brillante.

Un journaliste américain, Eugene Skyler, rendit visite à l’écrivain en Russie. C’était en 1868. Tolstoï l’interroge sur les apprentissages aux États-Unis. De retour, le journaliste lui fait parvenir des manuels de lecture. Toltsoï note alors dans son journal son intention de composer des livres de lecture à l’usage des familles et des écoles. Dans une lettre à Alexandrine, sa tante, il s’en explique : « Cet abécédaire pourrait à lui seul fournir du travail pendant cent ans : travail qui exigerait la connaissance des littératures grecque, indienne, arabe, des sciences naturelles, de l’astronomie, de la physique... » Au début de l’hiver 1871, Tolstoï ouvre l’école du village sur son domaine. Il installe 35 élèves dans sa propre demeure. Avec ces enfants, il expérimente les récits qu’il a écrits. Il a la satisfaction de constater que ces écoliers trouvent dans la lecture de ces

Contes et histoires vraies de Russie plus de plaisir qu’à toutes autres. Il ouvre une voie dont il ne verra pas le bout.
Aujourd’hui un professeur se fait la promesse, pour ses enfants, de mettre bout à bout tout le programme du collège en histoires. Il lui faudrait un courage bien plus grand que sa vie.

Jean-Charles Angrand

Contes et histoires vraies de Russie de Léon Tolstoï, éditions de L’École des Loisirs (collection Aventures et récits).


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