C’en est trope

Le spectacle de la foi

C’en est trope !

Témoignages.re / 10 novembre 2011

L’impasse D.H. Lawrence descend silencieusement jusqu’à une villa blanche, calfeutrée entre les pins. Tellaro somnole sous la chaleur du soleil méditerranéen. Le portail ombragé dévoile une maison plus imposante qu’elle ne semblait d’abord. Moitié dévoré par l’ombre, un parent du « dottore » vient nous accueillir, “II Maestro” nous salue. La vue du salon se prolonge, glisse sur la terrasse pour s’égarer dans le cobalt de la mer ligurienne. Nous suivons notre guide, « caro », à son cabinet de travail. Sur l’angle de la villa, chaque pari de la bibliothèque est dédié à un aspect de la culture. L’essentiel de la littérature dans une pièce. Le tour du monde en un voyage immobile. Soldati s’attarde devant le mur français, nous montre ses Balzac, les Proust, il nous vante sa vieille édition complète de Sainte-Beuve. Puis le mur anglo-saxon, le côté russe, allemand. Au milieu de tous ces rayonnages, un bureau ample où une Olympia mécanique imposante patiente.

Au salon, un grand écran nous montre des images en noir et blanc. Le créateur nous dit préférer sa filmographie à sa production romanesque. Et parmi ses longs métrages, son adaptation d’“Eugénie Grandet” lui tient à cœur. Il tient à nous la faire visionner en extraits. Mario Soldati a 60 ans de carrière cinématographique et littéraire derrière lui. Voguent alentour les fantômes de Fellini, Rossellini, Antonioni, Pasolini, Dino Risi. Dans ses yeux gris qui vacillent semble enclose toute la féerie du cinéma italien. Je ressens la respiration des salles obscures du Quartier Latin qui brusquement se dilatent pour faire place à des morceaux d’univers. Je songe aussi à la littérature après-guerre, à Moravia, Pirandello, Italo Calvino, Dino Buzzati. Des affiches Steinberg ponctuent la blancheur des murs, des portraits, des dessins, des caricatures, un photo-montage avec des seins nus dans des verres de lunettes, et puis la rue en pente, via Lawrence.

Le vieil écrivain nous demande de choisir dans ses rayonnages les livres de lui que nous n’avons pas. J’avais apporté avec moi “La Confession” que je tenais pour la plus ingénieuse de ses œuvres. Affaibli déjà, d’une main malhabile, il est heureux de nous signer ses œuvres qui toutes semblent exprimer ce
besoin de confidence.

1935, l’“Acciaio” (“L’acier”), sur lequel Soldati a travaillé en tant que scénariste est un échec.
Le jeune auteur s’est fâché avec Pirandello, il est licencié de la Cines-Pittluga. Il se retire
dans un hôtel de Corconio, loin de Rome, pour écrire la première partie de “La Confession”. Le
roman prend à maints endroits des tournures cinématographiques, on en retrouve en maints
endroits le découpage en plans séquence. « De temps en temps ses ronflements étaient si
forts que cela réveillait la vieille dame : elle reprenait conscience, se redressait sur les
coussins élevait à ses lèvres le chapelet qu’elle tenait serré entre ses doigts — comme
toujours lorsqu’elle était au lit —, baisait la médaille de la Madone de Pompéi, se mettait à
murmurer
un Ave Maria et avant d’arriver à l’Amen recommençait à ronfler ». L’ironie de
Soldati très souvent s’exprime en situations brèves, en ces touches cinématographiques.

Roman sur l’éducation, une éducation religieuse, plus exactement jésuite, l’œuvre adopte un
point de vue casuistique. Aux événements alternent les examens de conscience, propices à
l’approfondissement psychologique du personnage. Le dédoublement des instances
narratives étroitement imbriquées contribue à multiplier les approches et les
interprétations des faits, des paroles et des pensées. À la voix torturée de Clément, élève de
14 ans, membre des jeunesses catholiques, se mêle celle très distanciée d’un narrateur âgé
et sceptique — peut-être le même personnage, mais d’un mental beaucoup plus mûr. D’où cette
ironie constante, ce recul moqueur et empathique.

« Domine non sum dignus », Ô Seigneur, que ne suis-je digne de toi ! L’œuvre raconte l’impossibilité à abstraire de manière absolue l’Être, le corps ramenant
toujours au corps. Et la foi se fait spectacle où chacun s’observe, se jauge, se juge et se
contraint. L’âme se perd dans le prisme des crises d’aridité, des examens de conscience, du
jeu des remords et des sens, entre mortification, contrition et absolution. En somme, il s’agit
du roman d’une éducation ratée, en ce sens que Soldati décrit un univers clos où le bonheur
est inatteignable : « la vie lui était toujours apparue jusque-là comme une gare blême, grise
et ennuyeuse où l’on attend l’éternel et étincelant train du Paradis ».

Mais c’est aussi un roman naturaliste, « expérimental », dans le sens où l’auteur montre
brillamment, dans les dernières pages, et c’est la surprise du livre, que la poursuite de cette
éducation masculine (qui jette l’opprobre sur les femmes mène droit à l’homosexualité. « Le péché était la femme, rien que la femme (...). La ruine d’Adam, c’était Eve ; c’était Eve et non
Adam qui avait d’abord été tentée ». « Et puis entre nous, entre garçons, ce n’est pas mal ».

Soldati choisit comme toujours de nous mener parmi les chemins les plus obscurs de la
réalité.

Jean-Charles Angrand


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