C’en est trope

Le Visage du loup

Jean-Baptiste Kiya / 13 juillet 2017

En refermant le volume de 850 pages du « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone », je me suis fait la remarque que Colette n’y figurait pas.

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Claudine à l’école de Colette, éditions Magnard.

À la façon de ce petit garçon qui voulait toujours que sa mère lui racontât la Chèvre de Monsieur Seguin pour enfin voir « le visage du loup », j’ai toujours voulu voir le vrai visage du loup.

Débauché de l’édition, en raison de la faillite de l’entreprise, il y a plus de 20 ans, je postulais, au terme d’un essai au sein d’une association, auprès du rectorat. Un poste en E.R.E.A. me fut proposé à mi-année. Reconduit l’année suivante, je fis venir pour les bacheliers le dramaturge Jean-Claude Brisville. Au conseil de classe, comme j’exprimais ma satisfaction à cette rencontre et du travail produit, je remarquais l’étonnement du proviseur. Au terme des 3 trimestres, je fus invité à signer une fiche de notation vierge. Quittant le poste, je vins saluer le chef d’établissement et lui réitérer mon souhait de poursuivre le travail dans le lycée où il m’avait semblé avoir donné toute satisfaction. J’eus droit à la tape sur l’épaule et à un discours : « Dans la vie, Monsieur Kiya, il faut s’accrocher, il faut en vouloir, vous avez de la ressource, allez… »

6 mois de chômage.

En janvier, l’académie me proposa un poste en collège prévention violence. Ce n’est que par la suite que je sus qu’il convenait d’informer l’administration de la venue d’un intervenant extérieur.

Je fis la demande auprès de l’administration de la copie du bordereau de notation avec l’appréciation : je voulais voir le visage du loup ; l’occasion ne m’en fut pas donnée : la période maître auxiliaire avait été expurgée du dossier.

Je fus amené pourtant à le voir, plus tard, le vrai ‘visage du loup’. Non pas de manière brutale et agressive, comme j’aurais pu m’y attendre, mais de façon progressive, en joignant des pièces d’un dossier de divorce qui assemblées d’une certaine façon, à la façon d’un puzzle. Entre les documents que l’avocat produisait qui me faisaient verbaliser, et les autres – essentiels - qu’il ne remettait pas : tout le trucage de la justice se dévoilait, la collusion entre avocats et juge dans le dos du justiciable, l’absence flagrant de « débat contradictoire », là m’était donné le visage du Loup, un loup à fier costume, à beau langage, aux airs doucereux. Un certain nombre d’éléments montrent que la justice civile se moque du monde et surtout d’elle-même, qu’elle prend des décisions en vertu de valeurs qui ne sont pas celles du peuple, qui ne sont que les siennes : celles d’intérêts mal partagés et de ressentiments tenaces.

Plus la nuit est profonde, mieux on voit les étoiles.

Colette a très tôt eu un aperçu du visage du loup. Elle s’en ouvre dès « Claudine à l’école ». Étonnante, cette maturité, derrière l’apparence flonflon d’un récit en goguette.

Il y a d’abord la figure du père, en creux, ébauché ici, verni dans « Claudine à Paris ».

« Depuis toujours, relate Denis Boissier, elle entendait son père parler de l’œuvre littéraire à laquelle il travaillait secrètement dans son bureau. À la mort de celui-ci, elle découvrit dans des tiroirs les ‘fameux gros cahiers’ dont il faisait mention. Le premier portait simplement une dédicace : ‘À ma chère âme, son fidèle époux.’ Tous les autres étaient vierges. » De là son mariage avec un écrivain à scandales qui la fit écrire pour apposer in fine sa propre signature…

Les « Claudine » font de ce père une sorte de savant nuageux, éleveur de limaces et limace lui-même. Et de Willy, son époux, un arriviste patenté dont les dents rayent jusqu’au parquet.

Plus encore que la critique de la famille bourgeoise, Colette met en avant une critique de l’école qui est à mettre en prolongement avec les publications anarchistes de l’époque.

D’une plume allègre et légère, elle esquisse un tableau féroce de l’école de la IIIe République (1899), lieu de l’outrance et de la flagornerie - les profs affolés devant l’inspecteur, « Zola malpropre », des exercices d’écriture qui s’avèrent des exercices de pure rhétorique déconnectés de la vie réelle des enfants (« Prenez vos cahiers. En titre : Composition française. Expliquez et commentez cette pensée : ‘Le temps ne respecte pas ce qu’on a fait sans lui’ ») ? École sèche, abrutissante, qui produit des menteurs et des dissimulatrices, dont on ne s’échappe que par les amourettes clandestines (« Profitant de son absence, j’esquisse au tableau noir une caricature du père Blanchot et de ses grands favoris, qui met les gamines en joie ; je lui ajoute des oreilles d’âne, puis je l’efface vite et je regagne ma place où la petite Luce passe son bras sous le mien, câlinement, et tente de m’embrasser. »)

Pour se consoler de la mauvaise image que l’école renvoie, lieu d’humiliations quotidiennes (« Vous ne valez pas chacune la corde pour vous pendre ! »), pour se redorer au miroir de l’ego, rien de tel que le jeu de la séduction. Mais la comédie des désirs qui s’instaure bien vite est aussi fausse que la comédie du savoir, parce que parallèle à elle.

L’auteure souligne par le fait le lien atavique qui unit l’école et le politique (y croupissent, n’est-ce pas ?, les enfants des futurs administrés) au moyen d’un solennel planté au bord de la catastrophe. Le regard froid et acéré de la narratrice pointe le jeu auquel se prête l’école républicaine à vouloir imiter la procession religieuse, païenne avec ses vierges blondes et blanches au premier rang à sacrifier, les oriflammes, l’autel pavoisé monté en estrade, l’encensoir bleu-blanc-rouge, tous les ingrédients d’une messe laïque, les « mêmes piétinements de moutons ».

L’amour de la France et de la République les empêche de voir ce qu’ils sont véritablement : de vieux cabotins en mal de distinction.

Les 1ères pages remarquables à ce titre mesurent l’écart entre la géographie livresque (où figure Montigny) et la géographie vécue, parcourue, sentie. Colette montre que ni l’école, ni l’université n’ont le monopole du savoir.

Qu’écrivait l’anarchiste André Girard, l’auteur d’ « Au fumier le drapeau », déjà en 1897, 3 ans avant la publication de Claudine ? « L’enfant grandit dans une servitude de toutes les heures, servitude physique et psychique, d’autant plus terrible qu’elle est voulue, raisonnée, érigée en système. Aussitôt qu’il est né, on l’immobilise en des langes fortement serrées, comme pour bien lui faire comprendre, dès son entrée dans la vie, quelle sera sa condition dans cette société ». L’enfant doit apprendre quoi ? À obéir.

Le manifeste de la ligue internationale pour l’éducation rationnelle de l’Enfance, mouvement initié par Francisco Ferrer parut au journal libertaire des « Temps Nouveaux » de Jean Grave, en date du 28 mai 1910 ; il ne dit pas autre chose, sont dénoncées les classes surpeuplées, où l’instituteur le mieux armé ne peut faire que de la discipline, « on apprend par cœur des manuels de grammaire, d’arithmétique, de géographie, d’histoire, c’est-à-dire que l’on s’adresse exclusivement à la mémoire de l’enfant au lieu de solliciter son intelligence » tandis qu’ « à quelques mètres du seuil de l’école, l’herbe pousse et les fleurs s’épanouissent, l’insecte bourdonne contre les vitres de la classe, mais les écoliers étudient l’histoire naturelle dans des livres »… Du Colette, vous dis-je.

« En réalité, on n’étudie pas, on prépare des examens : le but exclusif de tous les efforts, ceux du maître comme ceux de l’élève, n’est plus d’avancer sûrement et paisiblement dans la découverte de vérités et de faits nouveaux, ce but n’est pas d’apprendre réellement, mais de décrocher à date fixe un certificat de savoir ». « Claudine à l’école » ne s’achève-t-il pas sur la comédie du brevet ?

Routines officielles : « Une récente étude (mentionne encore le manifeste) n’a-t-elle pas prouvé que peu de temps après la sortie de l’école, il ne restait à peu près rien, dans le cerveau des jeunes Français, de ce qu’on avait cru y mettre ? » « Claudine à l’école » en revanche y laisse ses sillons.

Jean-Baptiste Kiya, gens de rien.

Avec mes filles.


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