C’en est trope

Lécher les murs

Jean-Baptiste Kiya / 8 octobre 2015

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Contes et légendes de Corée (traduction par Maurice Coyaud et Jin Mieung Li), éditions Files France.

J’ai longtemps considéré que le véritable objet des contes étiologiques consistait à ‘lécher les murs’.
L’expression « Lécher les murs » est un peu un ‘chengyu’ personnel. Dans la rhétorique classique chinoise, le ‘chengyu’ désigne une locution figée, fossilisée, en 4 caractères, destinée à rehausser le style. Beaucoup sont des contractions de contes ou de légendes de l’Antiquité. Dire « Handan xue bu », par exemple, signifie « apprendre la démarche des gens de Handan », ce qui en soi ne veut pas dire grand-chose. Contextualisé, l’expression fait référence à un conte antique. Un jeune homme s’étant rendu à Handan admira la façon dont les habitants de cette agglomération marchaient. Il essaya de les imiter. Non seulement ses efforts furent vains, mais il oublia son ancienne façon de marcher, si bien qu’il fut contraint de rentrer chez lui en rampant. Ce ‘chengyu’ signifie de la sorte qu’à trop vouloir imiter autrui, on perd son identité.

L’expression « lécher les murs », de manière similaire, vient d’une anecdote de mon enfance. Mon petit neveu s’étant retrouvé avec du chocolat plein les doigts, il les essuya consciencieusement sur le mur de la cuisine. Puis il regarda son œuvre avec intérêt. Alors il se mit à lécher le mur, le trouvant fort à son goût…
On pourrait en effet conclure, à l’instar du neveu, que les murs sont bons à manger. Lécher les murs représente symboliquement pour moi le processus qui consiste à s’approprier ce qui ne nous appartient pas. Le gamin venait sans doute d’inventer un conte étiologique sans le savoir, et avec ça un ‘chengyu’, se faisant petit philosophe malgré lui.
Pour autant, on ne saurait passer sous silence la poétique de la cause qui confère sa dynamique aux contes étiologiques. Les éditions Files, qui poursuivent leur tour de la planète à travers la collection « Aux origines du monde… », rassemblent par nation (rien pour La Réunion – ça peut s’arranger) des contes des origines, et donnent un aperçu significatif de cette poétique-là.

Pour autant « Le Fantôme reconnaissant » porté au recueil échappe à cette catégorisation. Il s’agit d’une histoire de fantômes dont la finalité se fait différente.
D’abord, faut-il le préciser ?, les fantômes extrême-orientaux ne sont pas les fantômes de derrière la porte de Henry James ? Les fantômes occidentaux sont généralement des fantômes récalcitrants. Nombre de mises en scène du théâtre Nô, par exemple, sont des adaptations de contes de fantômes où le fantomatique est d’abord un questionnement. La spiritualité de ces récits dont s’inspirent les Nô est des plus hautes : leur but n’étant pas de faire peur, mais de faire toucher le mystère de la vie, de « nous rappeler que la réalité de toute chose est rêve – fantôme », comme l’écrit Rafe Martin.
Faut-il comprendre que nous avons trop pris l’habitude en Occident de séparer le conte de la nature. Les histoires de fantômes qui se racontent en Chine et ses pourtours se font durant le mois (lunaire) de juillet/août, qui est, sur cet hémisphère, le mois le plus chaud. Les nuits y sont les plus torrides et les plus moites. Aussi ces histoires vous font-elles frissonner et vous aident à mieux supporter la chaleur. À Taiwan, pendant les grandes vacances, il y a une quinzaine d’années, un ami poète que j’appréciais beaucoup, Wang Hsin, me raconta qu’un de ses amis était rentré chez lui en scooter, et qu’il avait emprunté le tunnel de Shin hay, au sud de Taipei. Il avait roulé toute la nuit, sans discontinuer, sans pouvoir en sortir. C’est seulement au petit matin qu’il en aperçut l’issue. Quelques jours plus tard, il apprenait que ce tunnel avait été creusé au-dessous d’un cimetière… et se déclara soulagé de ne pas avoir arrêté son moteur durant l’infernale traversée d’Orphée sans but.

Modernes citadins, nous avons perdu de vue l’importance du climat sur l’imaginaire, et qu’il y a certains moments pour raconter des histoires. Ces anciennes habitudes extrême-orientales nous rappellent aussi que la nature et le fantastique ne font qu’un.
Qu’ils s’imbriquent.
Que la vie n’est qu’un voyage.


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