C’en est trope

Les exceptions de la République

Témoignages.re / 8 septembre 2011

Curieuse histoire que celle du coelacanthe. Fossile vivant qui a des nageoires en forme de pattes et qui vit au plus profond des abysses au large des Comores. Sorti de l’eau il y a des millénaires, il a vécu sur terre, avant de retourner dans son élément premier et de s’y enfoncer au plus profond pour ne plus s’en départir. Qu’est ce qu’a vu ce pseudo poisson sur la terre ferme pour en être autant dégoûté ? Est il judicieux d’en chercher la cause dans les îles des Comores d’où, probablement, il vient ? Salim Hatubou a mené son enquête dans les tréfonds de l’âme populaire comorienne, et en est revenu avec des trésors.

Épatante, il faut le dire, cette collection des éditions Flies qui titre “Aux Origines du monde” et qui inventorie les contes étiologiques des quatre coins du monde. Les contes étiologiques sont les contes du pourquoi et du comment qui ont permis aux Anciens non seulement de répondre à l’inextri/pli/cable du monde, mais aussi de domestiquer l’inconnu et par voie de conséquence de se l’approprier. C’est presque une opération de désenvoûtement initial. Ces histoires furent l’occasion pour l’Homme de se construire au-dessus du gouffre, et à travers l’imaginaire, un esprit logique. Elles constituent depuis l’origine un outil pédagogique.

Or le conte vivant n’existe pratiquement plus. Un des paradoxes de l’enseignement en France est il de demander aux élèves de penser, sans qu’on leur dise comment. Cause, conséquence (primaires et secondaires), but, conclusion, opposition, concession, analogie, déduction, induction, syllogisme, tautologie, aucun cours de logique — c’est à dire de fonctionnement de la pensée — ne vient remplacer l’absence du conte étiologique. De là sans doute les égarements et les failles que l’on constate, sur le plan de l’élaboration de la pensée, de la part des enfants, et des adultes devenus. Les anglo saxons, plus proches des anciens Grecs, ont une approche beaucoup plus pragmatique depuis Dodgson, Russell ou Bentham.

Salim Hatubou a pris la voie de cette logique inductive qui s’invente des causes. Il nous (dé)montre que les yeux sont deux oiseaux emprisonnés qui tentent de s’échapper toujours. Il évoque la naissance de la main en ces termes : « Autrefois, vivaient 5 frères. Ils étaient inséparables. Ils s’appelaient Auriculaire, Annulaire, Majeur, Index et Pouce. Les quatre premiers frères étaient minces, élancés et grands. Ils se moquaient cruellement de Pouce, parce qu’il était petit et gros. C’est pourquoi, ce dernier s’écarta des autres »... Même si le lecteur y croise des djinns, talismans, ou grigris, le lièvre Sungura, des baobabs qui ont la forme de
tambour... il suit toujours, la logique avec les noeuds que la sagesse populaire a tramés sur la corde du conte.

Très curieusement, dans cette nuitée conteuse, est évoqué le statut de la femme aux Comores. Et d’une façon assez courageuse. “Le Conte du Paysan” déroule le parcours d’un homme qui attend invariablement de sa mère son repas, puis de sa femme — et gare aux coups si elle refuse — mais qui, en retour, recevra plus qu’il n’en avait donné, et deviendra le premier cuisinier des Comores. Un conte que feraient bien de lire les jeunes Mahorais, comme cet instituteur de Sada que j’ai connu et son frère accoucheur, qui, ayant étudié hors territoire, obligent leur soeur de 22 ans, étudiante de retour dans le département, au mépris des lois républicaines de liberté individuelle, à se marier sans pour autant lui laisser le choix de sa vie et de ses fréquentations durables ou passagères. Voilà le marché aux pucelles. Avec cette triple hypocrisie que ces jeunes hommes ne se sont pas appliqués à eux mêmes le rigorisme sexuel qu’ils demandent à leur soeur, qu’ils considèrent la gent féminine comme irresponsable, que méprisant les lois de la République française sur la liberté individuelle et sur l’égalité des sexes, ils sollicitent quand même leur rattachement à la France, cela, comme ils l’avouent volontiers, exclusivement pour la manne financière qu’ils peuvent en tirer... Faust est mahorais : il a vendu son âme à la France, mais pas ses manières. Mais à qui la faute ? En ne faisant pas voter tous les Français le rattachement de Mayotte — ce qu’ils auraient vraisemblablement massivement refusé —, l’État n’a pas respecté le principe d’indivisibilité qui caractérise sa Constitution, et par là même, a encouragé — sans généraliser — la putanisation des esprits.

Curieux d’ailleurs cette notion d’intégration que manient ces jeunes mahorais et qui exprime un véritable problème identitaire. Ils disent « s’intégrer », en métropole, à la société française, et attendent en retour des Français de devenir Mahorais à Mayotte... Il semblerait pour ces jeunes que l’identité soit façonnable à l’infini et que cela se portât comme un vêtement vide. Comme si on ne pouvait pas rester soi même en Chine, en Inde, ou en Afrique, et coexister avec les autres.

L’histoire ici est de moins en moins enseignée : quel était le modèle constantin ? Des juifs, des musulmans, des chrétiens se côtoyant dans une même ville, pratiquant chacun ses rites, devisant ensemble, commerçant, tout en gardant son intégrité.

Alors les jeunes filles mahoraises, prises en otage par la tradition, face à la liberté occidentale, n’ont d’autres choix que d’avoir trois attitudes : la révolte qui les rongera si elles ne s’en vont pas : combat qui les empêche de s’épanouir si elles restent ; et la résignation qui les dévalorisera. Les muzungus se gaussent de l’obésité des « mama brochetti », sans
comprendre qu’il s’agit d’un laisser aller volontaire dû à polygamie, aux voyages sexuels de leur mari à Mada où ils ont épouse : elles ne veulent plus plaire. Il n’y a qu’une chose qui les tienne : le paradis d’Allah. C’est désastreux.

Dans ce sexisme habituel, le vaste échec de l’Éducation nationale.

Certes, les Comores changent, se laïcisent, Hatubou en témoigne. Mayotte doit changer aussi, mais d’une évolution endogène et non exogène, plaquée. Les événements récents montrent que les Comores respectent davantage le processus démocratique en pratiquant une gouvernance tournante. Il serait temps que Mayotte, dont les coutumes et la langue sont infiniment plus proches des Comores que de la France, entre dans la ronde.

Espérons que l’ACFA, l’association pour la condition féminine à Mayotte ne soit pas qu’une enseigne, simple vitrine de la République pour se donner bonne conscience, et qu’elle se donne le courage de lutter contre l’impératif officieux : Pas de vague..., surtout pas de vague dans le lagon : ça trouble le touriste.

Jean Charles Angrand


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