C’en est trope

Les saccageurs de mémoire

Jean-Baptiste Kiya / 28 séptanm 2017

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Drôle de justice par Jean-Charles, éditions des Presses de la Cité.

Quelle étrange maladie du dire - qui n’aurait sans doute pas plus d’importance qu’un vent froid et mauvais qui passerait sous votre nez et qui vous ferait serrer votre manteau, si elle n’affectait la tenture de votre existence, si elle n’influait pas, si elle n’en détournait pas - parfois même - le cours de votre vie, si elle n’allait pas jusqu’au saccage…

En quelle étrange maladie du dire se tient la société – une vraie septicémie : parce que ça ne s’arrête pas simplement aux juges, aux gendarmes, à des « psychologues », à des pseudos journalistes qui font dessiner Angrand des autoportraits « avec de la fumée de cigarette » ?

Combien de fois, dans les bureaux froids en gendarmerie, ou dans ceux des juges pressés, vous avez relu une déposition, ou pire encore vous l’avez entendue, en vous disant : Non, ce n’est pas exactement ce qui a été dit, ou Je ne l’ai pas dit de cette manière : voilà une partie de votre vie écrite avec des phrases mortes. Comme, dans le fond, tout se trouve rabaissé…

Combien de fois avez-vous signé cette soupe de mots tiédasse, fadasse, où tout paraissait diminué, bizarre, absurde dans le miroir déformé des mots qui ne sont pas les vôtres, et par lassitude, parce qu’on n’allait pas y passer la nuit, par appréhension d’avoir à trancher : finita la comedia ?…

Le ‘brillant’ (c’est rare dans la profession, et mérite d’être souligné) Éric de Montgolfier faisait part d’un semblable écœurement dans son « Devoir de déplaire », au point qu’il refusait que l’on rédigeât à sa place ses propres dépositions.

Car ceux-là ne distinguent rien, ils ne savent ni la part de l’essentiel ni de l’accessoire, ni voir combien l’accessoire entre dans la part de l’essentiel. L’amnésie est leur métier.

Il y a de la gageure, certes, à vouloir faire entrer dans les phrases bornées la complexité des creux du vécu, à faire tenir ces vagues à la Hiroshige subies et surmontées, sans dénaturer la superposition des niveaux de conscience qu’induit la vie : cela supposerait d’aborder le fait en chevillant les continuités, trouver l’adéquation des formules, lancer les métaphores qui silhouette l’imaginaire qui s’y attache, surtout rapporter l’événement pris dans sa gangue de silence et d’incompréhension… La pleine conscientisation de ces moments est toujours tardive, elle prend des années à fixer ses contours, pareille à ces fossiles qui ressurgissent intacts de l’érosion naturelle.

Comment pourrais-je (par exemple) formuler le fait que ma mère tentait de se suicider à cause de nous – comme elle le disait-, nous, ses fils aînés : du fait qu’ado cela nous dépassait, que nous ne comprenions pas, parce que ça n’avait aucune réalité pour nous, que ça glissait comme l’eau sur la feuille du songe… Je n’ai saisi la monstruosité de tels actes, vingt ans après, qu’en lisant dans les yeux d’un thésard en psychologie de l’éducation. Seulement faudrait-il appréhender dès l’abord l’atmosphère de violence qui baignait non seulement le foyer mais la société entière d’après-guerre, la scrutant à travers les prismes de Mauriac, Pergaud, Bazin, Duras… Et cela même n’y suffirait pas. Il faudrait sans doute (d)écrire la façon dont l’angoisse répétée, sourde, montait à taper sur la porte de la salle de bain fermée, blanche comme une page, à l’appeler, le tournevis cherché à la hâte pour l’ouvrir, extirper le corps nu, inerte, de notre mère, de son bain brûlant, les seins pâles, ballotants comme de la gelée, la transporter évanouie jusqu’à son lit, la serviette étalée, les efforts de mon père à la ranimer ; et quand bien même dire tout cela ne serait pas exact, si l’on ne précisait pas le tabou de silence, essentiel, consubstantiel, qui entourait ces crises. Les noms des antidépresseurs, le bruit de l’armoire à alcools qui s’ouvre et se referme, de la bouteille qui se débouche qui faisait qu’on l’appelait « l’alcoolo » en ricanant dans la cuisine. Nous, ados boutonneux, nous parlions ainsi de notre mère.

Il y aurait des choses, bien entendu, à remuer dans la conscience de ces souvenirs qui nous ont transpercé : de plus troublantes, un étrange besoin de tragédie, de mise en scène, à l’origine de ces moments.

Et puis s’il fallait en comprendre l’impact, analyser point par point les relations futures nouées avec les autres : avec le ‘sexe opposé’…

Tout cela a reflué d’un coup à la lecture d’une simple phrase qui a joué le rôle de la petite madeleine. Me passera-t-on enfin l’amertume de ces tasses de thé ? Ma joie va aux Réunions d’Oiseaux plus qu’aux arrêts insipides des juges stupides. Il n’est point besoin de se prendre pour l’Ecclésiaste pour réaffirmer le principe de l’œil pour œil, mot pour mot en direction des saccageurs de mémoire, des détrousseurs de Temps : ceux qui se décrètent les Officiels du discours de votre propre histoire…

La phrase tient toute entière dans une construction enfantine, presque bête – ah ces anamnèses anamorphosées !- rédigée il y a peu par une « psychologue » du Mentis dans ses conclusions : « C’était une enfant qui mangeait peu et pleurait beaucoup ». Observez comme l’antithèse du peu-beaucoup tire à la caricature comme on tire la langue. La période précédente contextualise certes : La petite « était alors âgée de 4 mois. Elle vivait chez son père les 2 premières années de vie, et elle était avec sa mère un week-end sur deux ». Cette enfant alors « mangeait peu et pleurait beaucoup »…

Cette enfant, c’est ma fille. J’ignore de qui cette ‘spécialiste’ tient cela. Elle n’était pas à Bandrélé, en 2005 : au nom de quoi, je vous prie ?…

Un matin en salle des profs, deux collègues amis ont été surpris de me voir venir un cocard à l’œil. Ils m’ont demandé ce qui m’était arrivé, j’ai écarté la question. Ils ont bien compris que je ne voulais pas en parler.

Quelques mois plus tard, quand les choses s’envenimaient, je leur ai demandé un témoignage. Ils ne se souvenaient de rien. Mes anciens élèves, eux, s’en souvenaient.

Quand, durant les vacances d’octobre, j’ai croisé un couple de collègues, ils furent surpris de me voir le visage barré de plaies longilignes, rouge de sang caillé. « C’est rien », ai-je opposé à leur inquiétude.

Quand les choses sont devenues trop compliquées, je les ai joints afin de solliciter leur témoignage. Acceptation, dans un premier temps. Ensuite l’attente. Quand je les ai rappelés, ils ne souhaitaient plus le faire. « C’était peut-être un chat » objecta ma collègue (les chats font de fines cicatrices).

« Vous ne savez pas qui a fait cela, c’est entendu. Ce que je vous demande, ce n’est pas de dire qui a fait cela, mais de décrire comment vous m’avez vu. » Atermoiements clos par un refus gêné.

L’écœurement devant ces petits fonctionnaires qui ont peur d’un rien, atteints de mutisme à Mayotte, qui ramassent les primes, qu’ils cumulent, pour s’en aller au bout de 2-4 ans, construire leur maison en métropole, parce qu’ils savent qu’ils sont déboulonnables à merci.

Alors que j’avais la garde de mon enfant – période intense et magnifique, quand je n’étais pas harcelé par la mère-, j’entends frapper à la porte. J’ouvre et reconnaît un collègue et voisin avec lequel je n’étais pas très proche. Il me propose de lui-même une attestation. Surpris, je découvre ceci : « Nous, soussignons, C.H., professeur, né à… et son épouse, demeurant au…, attestons, en qualité de voisins directs que M. Jean-Baptiste Kiya se révèle être un père exemplaire envers sa fille X. M. Kiya et sa fille sont parfaitement intégrés à la vie du lotissement où de nombreux enfants évoluent. X reçoit de son père, à l’évidence, une très bonne éducation, lui permettant de progresser quotidiennement à tous les niveaux. Nous-mêmes, parents d’un garçon de cinq ans, nous affirmons que M. Kiya se montre vraiment à la hauteur dans son rôle de père, par sa rigueur et son dévouement envers sa fille. (1er juin 2006) » Mon cœur a fondu.

D’autres attestations sont venues ainsi, de fonctionnaires, et d’autres.

Parents du lotissement, nous avions fondé une crèche associative avec 3 enfants en bas âge, 2 nounous. Il y avait de la tendresse dans ces organisations. Ma fille était de l’âge intermédiaire avec un peu de retard de langage par rapport à ses copines. Un an plus tard, elle les avait rattrapées et dépassées. La fierté et le bonheur d’un papa qui ne se permettait pas d’en faire état.

À ce bonheur-là, si fragile et intense, une psychologue et neuropsychologue parisienne qui bilante aujourd’hui mon enfant, parce qu’elle a des soucis qui n’ont pas été pris en charge depuis un trop long temps par la mère, vous informe, du haut de ses titres, que la petite « mangeait peu et pleurait beaucoup »… De quel droit, Madame, de quels savoirs, vous prétendez-vous, pour salir ainsi la mémoire d’un père, et d’une enfant, et d’un quartier ? Vous croyez-vous rédhibitoire à ce point avec vos prétentions qui barrent votre bilan ? Je pourrais vous en citer, moi, des diplômés, des médaillés, des légionnés d’honneur, grenouilles qui se complaisent dans leur vase et se prennent pour des taureaux, qui ne valent pas le prix de l’étoffe bouffie de l’orgueil qu’elles endossent !

Non, Madame la Psychologue, ma fille mangeait correctement, sa courbe IMC était normée. Les graphiques ; un mot du médecin traitant le certifie, en date du 15 janvier 2005 : « Je soussigné, certifie avoir examiné le BB X. Elle est suivie régulièrement par mes soins depuis sa naissance. Elle ne nous pose aucun pb particulier. Certificat établi et remis en main propre au papa. A.A. ». Aucun signe de dénutrition, de faiblesse organique.

Quand vous sortez de la gendarmerie après avoir déposé plainte pour violences conjugales, vous en sortez avec rien. Au bon vouloir de la justice ensuite de les prendre en compte, ou pas. Elle peut décréter qu’il ne s’est rien passé. On vide de cette façon légalement votre mémoire. Vous vous retrouvez orphelin de votre vécu, car toujours prévaut le cachet de la mémoire officielle. Les juges réécrivent votre vie à l’envi, sans que vous sachiez pourquoi. Mon enfant a-t-il été victime de violences, nourrisson, les juges choisissent de ne pas le faire exister : ce sont sans doute ceux-là mêmes qui signent les Décrets de la Sainte-Providence.

Faut-il préciser que les deux avocats respectifs à Mayotte étaient parents, l’un député, l’autre sénateur. C’est toute cette coterie qui définit votre histoire comme bon leur semble – par-dessus faits et mots. On ignore les valeurs qu’elle protège, ce ne sont pas les nôtres.

« À deux ans et demi, l’enfant est allée vivre chez sa mère… » poursuivait la ‘psychologue’ certifiée. Rien sur les conditions de ce changement. Las des harcèlements qui étaient attestés, pour avoir demandé à rompre au bout de 3 ans le contrat qui me liait en tant que fonctionnaire à mon poste qui tirait sur une période de 4 ans, abandonnant la prime afférente, le juge changea la garde de l’enfant. Madame dissimulait-elle le fait de quitter aussi le département, pour suivre son conjoint fonctionnaire dont elle était enceinte, attendu que celui-ci était en fin de contrat de 4 ans ?… La justice joue du tamis : montages et mensonges. De même elle ne voit pas que Madame était de nationalité malgache, que son nouveau compagnon avait 31 ans de plus qu’elle, et qu’il gagnait le double de ce que je touchais.

Je m’étais refusé, par principe, à verser ce qu’on appelle en malgache le « Vody-ondry », au sens littéral : « le prix de la fesse », la dot que le futur époux apporte aux parents de la fiancée. Je m’en étais expliqué : je ne considérais pas l’amour de cette façon. À l’accouchement de ma première enfant, j’avais envoyé le prix d’un billet aller-retour à ma belle-mère à Madagascar pour assister sa fille et le bébé, il me fut objecté des difficultés de visa. Je compris que l’on encaissait là ce que j’avais refusé par ailleurs…

Nous avons discuté de tout cela, le directeur du CMPP Henri Wallon et moi. Bien renseigné, il me faisait remarquer que c’est un fait culturel que les femmes demandent de l’argent à leur mari comme marque de leur engagement amoureux. Plus tu m’aimes, plus tu me donnes. L’amour à hauteur d’argent. Si j’estime que cela n’est pas suffisant, et que je mérite mieux, cela m’indique que tu ne m’aimes pas assez. Il me disait, à juste titre, qu’un cheveu sépare la réalité de cet ‘amour’ de la prostitution.

Alors l’appel ? J’en fus privé, il y eut barrage. Mes récriminations pour non respect de la loi tombèrent dans des oreilles sourdes et des yeux creux. Vous l’apprenez à vos dépens, la justice en France ne se rend pas, les juges la prennent et la confisquent. Mais ce qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’il n’y a pas de fin à la chose mal jugée…

Jean-Baptiste Kiya