C’en est trope

Luce/Angrand/Delannoy (1874-1911) : une disparition programmée

Jean-Baptiste Kiya / 30 juin 2016

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Les Hommes du jour n°60, du 13 mars 1909, et « Portrait de Luce au chevalet », collection particulière reproduit dans « Maximilien Luce en amitiés », éditions point de vue.

Le procédé du ‘tableau dans le tableau’, ou de la citation, est repris par Angrand dans le portrait au crayon Conté qu’il fit de Luce : au-dessus de la représentation du peintre à son chevalet, le Cauchois reproduit « L’Incendiaire » dans sa totalité, lithographie que Jean Grave fit paraître dans l’ « Album de lithographies » en 1903, il en ouvrait même la série. Angrand en reproduit le motif non pas fidèlement, comme le ferait un novice (ou quand le fait Luce par respect), mais au travers du prisme artistique si singulier qui constitue son style. Angrand ne disait-il pas refuser un art de copiste pour lui préférer « un art synthétique et subjectif » ? Dans un de ses carnets inédits, il écrit « voir simple – mais ainsi jugeant très bien des points qui font valeur ». C’est précisément le programme que suit le portrait.

Si le procédé est systématisé dans une de ses premières grandes toiles, « La vue intérieure du Musée des Beaux-Arts de Rouen » de 1880, le portrait qu’Angrand réalise est le double lieu du miroir, en ce sens qu’il reprend une des caractéristiques des portraits de Luce : ceux qu’il brosse de ses compagnons néos, Cross, Seurat, Signac, Lucie Cousturier, ou Angrand, usent largement de ce procédé. Et celui qu’il fit de son ami Angrand, le montre assis, le chat de Barye sur la table, un fragment de pastel au mur : des chevaux aux labours.

Aristide Delannoy, cadet d’Angrand de dix-huit ans et de Luce de seize, illustrateur attitré des « Hommes du jour », faisait partie de la bande à Grave, vraisemblablement introduit par Luce – il participa à l’Album de lithographies qui publia « L’Incendiaire », Delannoy y livra les « Souteneurs sociaux ». Ses portraits de couverture pour « Les Hommes du Jour » reprennent de temps à autre le procédé de ses aînés. Dans une lettre datée de juillet 1910 qu’Angrand envoie à Luce, est noté : « Il a été évidemment dans l’intention de Delannoy d’adorner d’un Signac le d’Annunzio des H du J de cette semaine. » L’expéditeur ajoute : « il est réussi et le Maître (Signac) ne peut que se montrer flatté de cette attention. » Le dessin de Delannoy du numéro du 23/07/1910 montre un d’Annunzio assis ; au mur, non sans brio, reproduite une marine vénitienne de Signac.

Les 3 artistes exposèrent aux Indépendants. De 1902 à 1907, le jeune dessinateur anarchiste se joint aux exposants des Salons des Indépendants, dont Angrand fut un des fondateurs. Comme Luce, le jeune homme subit l’incarcération, en 1908, pour avoir représenté sur la couverture des « Hommes du Jour » en pleine page le général d’Amade, qui s’était illustré au Maroc, en boucher, tablier maculé de sang…

Les journaux nous apprennent qu’Angrand, au décès de l’illustrateur, remit une œuvre à une tombola pour venir en aide financièrement à la veuve de l’artiste.

Si Angrand fit figurer Luce peignant de profil, tendu, penché sur sa toile, Delannoy dans « Les Hommes du Jour » du 13 mars 1909, consacré à Luce le représente de la même façon : artiste au chevalet, profil tendu sur sa toile. De la citation à la reprise, il n’y a qu’un pas.

Chez Angrand, à la courbe que fait le modèle viennent en écho d’autres courbes, celle de sa compagne Ambroisine Bouin, attentive en contrebas, regard dirigé vers le tableau, auxquelles s’ajoute, au-dessus du peintre, celle de l’Incendiaire penché en avant dans la même direction que son auteur. Les trois arabesques se répondent et unissent leur dynamique vers le tableau en devenir qu’Angrand prend soin de laisser dans le flou, précisément parce qu’il enclôt toute l’œuvre de Luce. D’autre part, le choix de « l’Incendiaire » qu’Angrand eut à reproduire au-dessus du peintre, prolonge le système d’écho initié par la courbe en ce que la représentation fait référence à un poème de Verhaeren, auteur admiré des deux hommes :

« La vendange est scellée et la moisson.

Le village, dans les brumes, perdu

Couve son bien qu’il croit être son dû.

Quand surgissant du soir visionnaire,

Soudain se dresse au loin l’incendiaire,

Traçant vers les hameaux muets et blancs

Avec sa torche en or, un grand signe de sang. »

Dans ce jeu d’échos qu’initie Angrand, le pinceau du peintre pointé sur l’ouvrage renvoie à la torche de l’incendiaire brandie, prête à réduire en cendres le vieux monde et faire place à un avenir radieux. Angrand ne pouvait pas faire plus bel hommage à son ami l’unissant de cette manière à son œuvre, sans pour autant se départir du style qui est le sien. Le choix du noir et blanc était un clin d’œil à leur collaboration aux Temps Nouveaux. Dans « Le Mouvement libertaire sous la IIIe République (Souvenirs d’un révolté) », de 1930, Jean Grave faisait « une place à part » parmi les artistes à Luce : « ce fut à lui, écrit-il, que je dus de connaître d’autres artistes, et quelques littérateurs. Toujours prêt, on pouvait lui demander n’importe quel service, il se mettait en quatre pour vous satisfaire. » C’est sur sa sollicitation qu’Angrand collabora au journal.

Quant aux choix stylistiques du portrait, ils illustrent à la fois les conversations esthétiques qui émaillèrent les rencontres des deux hommes et leur volumineuse correspondance.

« C’est quand on entasse les détails – sans finalité – qu’on est foutu », écrit Angrand à son ami en octobre 1911. Il disait encore chercher « la belle matière ordonnancée, aux noirs profonds, aux blancs irradiés, aux lumineuses demi-teintes ».

Il paraît fort probable, en comparant la couverture de Delannoy à celles qu’il fit par ailleurs, que ce dernier s’inspira largement du crayon Conté d’Angrand. Il se trouve que le portrait de Delannoy fut tiré à plusieurs milliers d’exemplaires tandis qu’Angrand, rare, ne signa ni ne data le chef-d’œuvre qui fut copié.

Jean-Baptiste Kiya

À ce juge d’appel qui m’entrave dans mes recherches.


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