C’en est trope

Madagascar, la dévastée

C’en est trope !

Témoignages.re / 9 juin 2011

Comment se fait-il que la littérature orale des hain-teny, avec leur système de double ironie, celle, moraliste, des ohabolana, ou encore de la geste de Ikotofestsy tsy Mahaka puisse offrir une image de la pensée malgache totalement contraire à la réalité observable ?

Comment se fait-il qu’une pensée tenue par le tsiny et le tody, ce “retour des choses”, ne puisse coller avec des scènes telles qu’elles sont rapportées et décrites par le directeur de l’Alliance française de Diego Suarez, quatre années durant, dans son livre “Rade terminus” ? Des scènes analogues sont contées naïvement par la plupart des touristes en goguette qui font leur saut sur la Grande Ile. Peut-on être à ce point aveugle ou hypocrite pour faire comme le Réunionnais Gérard Thaler dans “Amours malgaches interlopes” : à exposer en couverture de son livre à compte d’auteur son tableau de chasse, avant de fermer l’ouvrage sur une photo de zébu, avec pour toute légende : « Aventure désopilante sur les pistes de la faune malgache » ?

Déjà en 1898, dans “Les Temps Nouveaux”, sur le sujet “Patriotisme-Colonisation”, Paul Mimande s’écriait : « Nous avons la satisfaction d’avoir répandu sur la presque totalité du globe l’image du col droit, du chapeau melon, des bretelles, en même temps que l’habitude de l’ivrognerie et de la prostitution ». La mode vestimentaire a certes changé, pas les habitudes.

La France a déstructuré Madagascar et les Comores, dans l’espoir de détourner La Réunion et Mayotte de la tentation de l’indépendance. Bob Dénard était payé pour ça.

Simenon avait décrit les différentes phases par lesquels l’Occidental passait en Afrique, jusqu’à l’abrutissement. Mais il n’avait pas vu ça. Nicolas Fargues ajoute donc une page à l’écriture du postcolonialisme. Chapitres 19 : « Diégo ? Un drôle de coin. Un peu comme ces comptoirs oubliés de Côte-d’Ivoire ou du Sénégal, mais version glauque, un vrai dépotoir de la névrose occidentale, une sorte de terminus des âmes à la dérive, au sens figuré et géographique du terme. Il y avait des légionnaires à la retraite, des érémistes de La Réunion, des Belges qui faisaient du business, des petits mafieux italiens mis au vert, des repris de justice, des déprimés, des ratés... une série B tropicale francophone, en vrai ». Il y a Hervé qui quitte sa femme pâle comme une savonnette pour une malgachine superbe, hanches étroites et fesses rebondies, avec laquelle il communie : cette façon qu’elle a de lui dire exactement ce qu’il rêvait d’entendre. Puis, un matin, l’amoureuse vient lui demander un million de francs malgaches en échange des moments qu’ils ont partagés. Interloqué, il refuse. Ce seront les flics qui iront le lui redemander, ayant à répondre d’une plainte pour abus sexuel : la jeune fille a 19 ans, mineure dans un pays où la majorité est à 21.
Diégo et sa poussière, la poussière. C’est un pays qui part en poussière.

Ces filles-compteurs, fascinantes, mandinga, mavandy maventy, parlant beaucoup : moitié vrai, moitié faux, se promenant en robe tralala, avec un je-m’en-fous, même en brousse. Pour avoir refusé de vendre sa terre aux étrangers, Madagascar vend ses filles. L’apprenti ethnologue cherche là dedans en vain Jean Paulhan... Invité chez un ami malgache, on verse le rhum par terre, pour les ancêtres, on marchera dedans en partant, tandis qu’à Nosy Be, il s’étonnera : « Chez vous, on ne verse pas du rhum pour les ancêtres ? - Non. - Pourquoi ? Chez vous, il n’y a pas d’ancêtres ? ». Ah, cette poussière, dans les yeux... Toujours la poussière... Si cette poussière pouvait être de l’argent !

Tout le chapitre 38 est à citer. « Les Malgaches sont des menteurs nés. Ils n’ont rien à perdre, rien à défendre d’autre que leur instinct de survie et leur obsession du fric, alors ils mentent. Rien ne les atteint, aucune mauvaise conscience ne les fait reculer. Parce que la vie n’a pas tant d’importance que ça pour eux, c’est le rapport à la mort qui est complètement différent, etc. ». Avec des partis-pris gênants, excessifs, que la perspective tournante atténue. Chaque chapitre est consacré à un personnage de métro qui vit à Diégo. Chacun dit ce qu’il a sur le cœur. Parce qu’il n’y a pas de vérité, l’auteur multiplie les points de vue, tourne autour du sujet, dérangeant : Diégo-Suarez... Et le plus fort, c’est le passage où les Malgaches sont décrits par un Malgache occidentalisé (chapitre 33), le ton et la finesse s’en rapprochent du Grand Escroc de Melville. Tous ces points de vue nous foutent le tournis.

Cours des ossements humains : 100 francs le kilo. Les Chinois en sont fous. « Bonjour vazaha lane mouff, ta valise est moche, ta serviette est moche, toi aussi tu es moche, mais je t’aime quand même »... Déstructuration en règle par l’ancienne colonie des structures sociales. Trois enfants de Tana se battent pour terminer un mégot jeté par un Blanc.

À Madagascar, la pauvreté a tout fait oublier. Il n’y a que “Mayotte Hebdo”, la feuille publicitaire du gouvernement français, pour se réjouir de l’augmentation de la desserve des vols sur Madagascar. Les hommes mahorais y vont en bandes. Ça se voit moins qu’un Blanc. Leurs copines écœurées se tournent vers les muzungus arrivants, plus timides, moins sexistes. La stratégie est d’amorcer une véritable colonie de peuplement dans le but de tourner le dos définitivement aux Comores musulmanes. Mada sert à ça. Avec cette histoire, on détruit le tissu social malgache, et mahorais, on sépare davantage Mayotte de ses sœurs comoriennes, qui s’asphyxient...

Iriez-vous faire un séjour en Côte-d’Ivoire ? Un petit voyage d’agrément en Lybie pour bronzage gratis à l’éclat des bombes ? Mada, c’est pareil, mais la bombe, c’est vous ! Combien de temps encore va-t-on se réfugier derrière le mot hypocrisie, car l’hypocrite, c’est celui qui refuse de voir. Ce n’est pas parce que tout est déjà cassé qu’il faut continuer. Ce ne sont pas les rats qui construisent la maison.

Jean-Charles Angrand


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