C’en est trope

Maître Pathelin, avocat et voleur

Témoignages.re / 26 septembre 2013

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La farce de Maître Pathelin, anonyme, en Folio classique.

Une occasion m’a été donnée de revoir Pierre M. Un de ses anciens camarades avait reçu une ordonnance de non conciliation le « condamnant » à verser une pension alimentaire et une pension de réversion conséquente à son épouse à laquelle échut l’enfant commun. Les derniers mots qu’il adressa à son avocat furent : « De toute façon, avec tout ce qu’elle m’a fait, avec tout le cinéma qu’elle a monté, elle n’aura rien de moi, rien » . Il s’est suicidé.

Quand Pierre a ouvert son sac pour me montrer une photo de lui, j’ai entrevu un gros livre noir. Je lui ai demandé ce que c’était. La Bible. Il dit emporter toujours une Bible avec lui. « Pourquoi la Bible ? - Parce que je ne peux pas me trimballer avec le Mahâbhârata … Et puis la Bible, c’est un livre total. C’est l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin ; le roi des livres, à la fois juridique, historique, recueil de poèmes, de proverbes, de lettres. C’est tout ! » À côté de sa Bible, il y avait ce que j’avais pris pour du foin. « La Bible et le cannabis, précisa-t-il : je me roule dans l’herbe. La Bible sert à comprendre l’humanité, et son ignominie. Et puis, on n’est pas humain, si on peut vivre dans ce monde sans dope. Face à l’agression de la société, je suis pour la légitime défonce. C’est un point de vue purement éthique » . Il est comme ça, Pierre.

Muni de son gros bouquin, qu’il caresse, il fait : « Tu vois dans la Genèse, fait-il, il y a une chose que Dieu n’a pas créée. Qui préexistait ». S’ensuit une lecture des premiers versets. « Tu comprends ? La seule chose que Dieu ne crée pas, ce sont les ténèbres… » Devant mon air faussement dubitatif, il insiste : « Absolument, les premiers mots qui ouvrent le livre de la Genèse sont ‘Au commencement’. Il n’y a rien avant le commencement, sinon ce n’est plus un commencement… » Amusé, je demande : « Alors, selon toi, qui a inventé les ténèbres - et l’abîme ? – Je suis un des seuls qui sait », répond-il mystérieux. Il penche alors vers moi son visage lunaire : « Toi seul tu partageras mon secret… C’est la justice française » . Nous rigolons.

« Et toi, que lis-tu en ce moment ? » Je lui réponds que je ne lis pas : je relis. « Et plus je lis, plus je m’aperçois que je rêve mes lectures. J’ai interrompu ma lecture à l’action I scène 2 de la farce de Me Pathelin, juste après la séparation du drapier et de Pathelin, qui annonce une ruse de l’homme de loi supérieure à celle du marchand. Mon imagination frustrée se met à anticiper. Je vois Pathelin se déguiser en femme, accueillir, comme convenu, chez lui le drapier, tout de noir vêtu. L’avocat travesti se présente alors comme sa propre sœur désargentée en deuil de son frère – et qui, pour faire fuir plus vite le marchand, se met à le draguer ! La situation m’enchante, et la lecture devient, dans un mouvement contraire, décevante.

-Avocat et filou, c’est commun, me fait Pierre, j’en ai connu un qui était décoré de la Légion d’honneur, et qui n’a pas bougé le petit doigt pour me faire rembourser le billet aller-retour Réunion, alors que c’était écrit dans le jugement. Il avait toutes les pièces. J’en parlais récemment à un gradé de la gendarmerie qui m’a fait remarquer qu’on donnait la Légion d’honneur à n’importe qui, alors que lui, il se battait pour obtenir sa médaille militaire qu’il disait mériter. Moi, je postule pour la médaille d’indignité nationale ! » Et il se met à chanter : « Je suis un Étranger/L’orage est mon pays/Je n’ai pas de monnaie/La route est mon amie/Faut brûler tes papiers/Faut partager ton vin… » J’ai un peu de mal à le contenir : « Tu sais ce que disait papy Boujut : Parfois j’avais honte d’être français, aujourd’hui j’en ai marre. J’ai eu aussi mon Maître Pathelin, figure-toi, il était député –pas très loin d’ici. Mes parents ont dépensé mille ou mille cinq cents euros pour être représentés en tant que grands-parents, afin de formaliser les droits de visite qu’ils souhaitaient exercer en direction de leur petite-fille. Médicalement, ils ne peuvent pas prendre l’avion. Bon. L’avocat a empoché l’argent, et puis rien au jugement, ce qui s’appelle rien… – Tu as déposé plainte ? – Évidemment. – Et tes parents ? – Non. C’était quelqu’un installé par un président de la République et les services secrets… L’ex-député s’en tire remarquablement, ajoutais-je. Note bien qu’il y a dans la farce toute une famille de mots construits sur ‘avocat’ (avocat, avocasser, avocasserie – qui rappelle cocasserie, avocacion) dans la farce médiévale est passé à la trappe, du fait même de la traduction, de même pour le verbe avocasser lié par la rime et l’allitération aux verbes cabasser (qui veut dire chaparder), ramasser, amasser. La traduction élimine tout ça. C’est bien dommage. Symptôme du monde actuel : nous sommes en face de roueries que le langage actuel n’arrive plus à dire… » Le moyen français dit : « Les oisons mainnent les oes paistre ! » pour signifier ce monde à l’envers qui est toujours le nôtre… Nous voilà installés dans notre conversation.

La salle du café dans laquelle nous nous trouvons se vide. Un vieux s’installe pas loin ; il nous regarde, et dit : « Je n’ai qu’une seule dent » . Il se penche vers moi : « C’est pour faire peur… »

Jean-Charles Angrand


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