C’en est trope

Maximilien Luce (1858-1941)/Charles Angrand : la disparition

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 16 juin 2016

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« Charles Angrand » par Luce, Archives Sutter (Bibliothèque de l’université de Yale, New Haven).

Le catalogue de l’exposition « Maximilien Luce, néo-impressionniste - rétrospective » qui se tint en 2010 à Giverny s’ouvre par une phrase emblématique : « Parmi les plus importants rôles d’une institution muséale, il y a celui de faire découvrir au plus grand nombre des œuvres ou des artistes injustement méconnus. » Programme du plus grand paradoxe si l’on considère qu’en réparant une injustice, l’institution en commettait une autre.

Voyez vous-mêmes.

Parmi les portraits que le peintre Maximilien Luce réalisa, sont cités les noms de Seurat, Givors, du sculpteur Charpentier, de Signac, Cross, Verhaeren, Pissarro, Fénéon, Lucie Cousturier, d’Ambroisine Bouin, de Kroptotkine, et en fin d’ouvrage de Gustave Kahn. En outre, les reproductions qu’offre ce volume fort de 142 pages sont en quantité, elles concernent Pissarro, Fénéon, Signac, Seurat, Cross, Givors, des inconnus, y figurent des portraits à l’huile de Fénéon, de Mme Bouin, Seurat, Cross. Les personnalités les plus portraiturées reproduites étant celles d’Henri-Edmond Cross avec deux peintures à la même pose et 3 dessins, et la famille Pissarro qui se trouve gratifiée de 3 dessins.

De l’ami Angrand, rien.

Les mots de Mme Ferretti Bocquillon qui dirigea l’édition du catalogue furent les suivants : « Dans l’entourage néo-impressionniste, les plus proches furent Paul Signac, Camille Pissarro, Félix Fénéon et [il s’agit d’une énumération fermée] Emile Verhaeren, toutes personnalités fortes et peu encline à la complaisance » (p.11).

Quid d’Angrand ?

Comment ignorer à ce point l’importance de la relation qu’entretinrent les deux artistes : l’échange épistolaire totalise, dans le volume publié des Correspondances, 192 lettres pour les seules d’Angrand à son destinataire célèbre, et couvre 23 années, de 1903 à la disparition de Charles Angrand, en 1926. À cette somme, il convient de confronter le fonds de la bibliothèque de l’Institut de l’Histoire de l’Art qui comprend 234 lettres, soit un différentiel négatif de 22 lettres pour le volume publié. Un minimum de 22 lettres n’a pas été intégré au volume édité par M. Lespinasse.

Il y en eut un volume de lettres probablement équivalent de la part de Maximilien Luce. Que devint cette masse de courriers que Charles Angrand reçut, qui échut à son neveu, l’historien Pierre Angrand, et qui éclairerait plus complètement l’amitié qui lia les deux artistes ? Elle fait vraisemblablement partie de ces ventes clandestines auxquelles le neveu se livra, et qui perdurèrent dans la famille après sa disparition. On en trouve des traces dans l’ouvrage de Jean Sutter, « Maximilien Luce, peintre anarchiste », publié en 1986. En exergue est remercié Pierre Angrand. On sait par ailleurs que le neveu du peintre participa à l’ouvrage « Les Néo-impressionnistes » que Sutter dirigea et qu’il publia aux éditions Ides et Calendes en 1970…

Si l’on s’en tient à la simple comptabilité de la rétrospective de Mme Ferretti Bocquillon (nous savons que les choses sont plus complexes), on en conclut volontiers que Charles Angrand a été portraituré par Luce plus que tout autre : 4 fois à l’huile. Cela est occulté.

Il appert pourtant que les 4 portraits d’Angrand sont capitaux, ils montrent l’effort de Luce, d’un portrait à l’autre, à se rapprocher des teintes pastel de l’œuvre de Charles Angrand, il clarifie sa palette, reprenant en décor le fragment d’un pastel du maître. Le portrait debout à la canne est reproduit dans ‘Luce en Amitiés’ (2015) ; le portrait assis, au chat, dans les Correspondances ; 2 portraits en buste sont visibles sur les sites d’Ouest-France et d’Artvalue - le premier avec signature, le second même pose avec un livre sous le bras. Une tradition familiale rapporte que le bronze de Barye, le chat accroupi, que Luce prit soin de représenter sur la table du maître, avait été offert par le peintre. Qu’est-il advenu ?

Nous connaissons deux dessins préparatoires à ces réalisations : l’un est reproduit dans « Maximilien Luce en amitiés, portraits croisés », publié 5 ans après la rétrospective, et l’autre, que je joins, extrait des Archives Sutter de la bibliothèque de l’université de Yale, dans le New Haven.

Pourquoi la rétrospective n’évoque-t-elle pas ni ne reproduit la peinture sur céramique à laquelle Luce s’essaya, comme en témoignent la gourde à calvados et le pichet à lait dédié à « L’ami Angrand » ? Les deux hommes, on le sait, vécurent une amitié émaillée de dons.

Si la rétrospective reproduit quelques portraits notables de Luce qui furent réalisés par ses amis, au nombre de 4 : de Signac, dont 3 assez sommaires (même pose), n’y est pas reproduit, le portrait le plus virtuose et le plus évocateur, celui que fit Charles Angrand, d’un intérêt au-dessus de ceux de Signac, de Jean Texcier, de Frédéric Luce ou d’Aristide Delannoy, parce que non seulement il représente l’artiste penché sur son œuvre, à laquelle il avait dédié son existence, mais en plus fait figure d’‘ars picturae’, un art de la représentation. Pourquoi ?

Pourquoi avoir fait figurer par trois fois le même portrait que fit de lui Signac pour la couverture des « Hommes d’aujourd’hui » n°376 (de juillet 1890) avec un Luce lecteur du journal de Jean Grave ‘La Révolte’, mettant en avant davantage le militant que le peintre, comme si le premier aspect l’emportait sur le second.

Angrand, lui, choisit de représenter l’artiste au travail, consacré à une œuvre à laquelle Luce dévoua son existence, mais ce n’est pas tout ce que son ami y mit.

Jean-Baptiste Kiya

À M. Pierre Bergé


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