C’en est trope

Message in the bottle

Jean-Baptiste Kiya / 9 février 2017

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La Convergence des consciences de Pierre Rabhi, aux éditions Le Passeur.

« La Convergence des consciences », le livre de Pierre Rabhi, m’a fait penser à une histoire de Robinson. Perdu sur une île déserte depuis des années, Robinson aperçoit une bouteille à la mer qui flotte, qui dérive.

Au comble de l’excitation, il part la pêcher, revient sur la berge, s’assoit sur le sable, débouche le flacon, déplie le parchemin et le lit. Il décide alors d’y répondre. Il écrit ceci :

« Figure-toi que quand je me suis réveillé ce matin, j’ai trouvé la mer toute brillante. J’ai cru à un mirage ou à un effet de lumière, mais en y prêtant plus attention, je me suis rendu compte que l’océan était rempli de bouteilles : oui, des milliers et des milliers de bouteilles à la mer, comme la tienne, qui flottaient et s’entrechoquaient, toutes luisantes au soleil levant – et ça faisait un tel chant, une symphonie cristalline que j’ai cru que c’était les anges du paradis qui m’envoyaient leur message.

Je me suis dit après qu’il allait me falloir pas moins d’un mois entier, pour lire tout ce courrier. Dieu, voulait-il me punir ?

Cependant, une chose bizarre : c’est que toutes ces lettres sont signées d’un même nom : le tien… Or, à bien y réfléchir, moi aussi, je m’appelle ‘Robinson’… Étonnant, n’est-ce pas ? Et je me dis qu’il est possible que les messages à l’aide que j’ai envoyés, il y a quelques années, poussés par le courant, aient fait le tour du monde et me reviennent. Enfin, qui sait ? Alors dans le doute, je t’écris quand même pour te dire que je ne peux rien faire pour toi. Débrouille-toi. Mais n’oublie pas, quand même, de me tenir au courant.

Allez, bon courage. Signé : Robinson. Île sans nom, date inconnue. »

Ainsi de ce livre flottant dans l’océan de ce monde…
Monde flottant, société liquide, le ciel est un vertige.

Anxiogène, mais avec le sens de la formule, de la lucidité, au milieu de remarques superfétatoires (pour les bretelles/contre la ceinture), Rabhi semble, à s’en tenir au retour de l’adjectif « satanique », croire plus à diable qu’à Dieu. Réfractaire à toute dérision (cf. article « Caricatures ») et plus encore à toute autodérision, l’auteur en oublie que l’homme immémorialement a peur des forêts, qu’il a choisi la savane, et qu’il se méfie des lieux humides. Mais c’est un appel à l’action que nous lance Rabhi, et que nous retenons, fort utile en ces temps de renoncement.

Florilège :

. « Les Trente Glorieuses de Fourastié ont pu laisser croire que l’Occident, ses lumières et sa machine économique tournaient à plein régime et triomphaient définitivement. En fait, c’était le tiers-monde qui dopait le système par ses ressources avec la complicité de ces salopards – il n’y a pas d’autre terme – que sont les satrapes locaux qui confisquent à leurs propres peuples les biens qui permettraient de promouvoir leur population » (Nouveau paradigme).

. « Le lion dévore l’antilope, mais il ne thésaurise pas, ne crée pas de banque d’antilopes. La quête éperdue de sécurité qui naît de la conscience éphémère de la vie est un sujet d’angoisse que, depuis des lunes, on essaie d’exorciser de mille manières. »

. « On ne sait plus comment pousse une carotte, mais chacun sait qui a gagné le dernier match de football ou quelle est la dernière application pour Smartphone. Il y a dans cette perpétuelle quête de divertissement quelque chose d’hypnotique et de soporifique, voire de crétinisant ».

. « Si l’on commençait par expliquer aux enfants qu’ils sont des frères et des sœurs et qu’ils doivent s’entraider plutôt que d’entrer dans une compétition stérile, si on leur enseignait la beauté de la matière plutôt que de les formater pour en faire des prédateurs et des consommateurs, si on leur inculquait le respect et l’intelligence de leur propre corps – j’aime à rappeler qu’il n’y a pas un bouton marche/arrêt sur lequel j’appuie et que ma physiologie fonctionne sans mon approbation – on pourrait commencer à poser les prémisses d’un radical changement de fond ».

. « Je ne comprends pas qu’un Bill Gates, grand actionnaire de Monsanto, qui prétend faire acte de générosité envers le monde pauvre en ait fait l’un des fers de lance de ses interventions en Afrique sous couvert de lutte contre la faim. Alors que 75 % du patrimoine semencier de l’humanité a disparu, on devrait s’escrimer à le sauvegarder coûte que coûte puisque c’est un bien collectif. Présumés salvateurs, les OGM sont en réalité un vecteur de dépendance au profit de quelques-uns » (OGM liberticides).

. « L’édification de la cité se résume souvent à n’être qu’un aménagement d’une anomalie collective. Les architectes ont déployé des trésors d’imagination pour optimiser l’espace urbain et concentrer le maximum d’individus dans un minimum de place. Les mots parlent d’ailleurs d’eux-mêmes puisqu’on évoque de plus en plus la notion d’ ‘agglomérations’. C’est tout dire. Des gens de toutes provenances convergent en un même lieu où se crée de l’anonymat et s’agglomèrent. Cette convergence est née au XIXe siècle de l’industrie qui a asséché les campagnes en monopolisant l’énergie humaine pour extraire le charbon et travailler à la chaîne afin de faire décoller l’idéologie techniciste. Je n’ai jamais pu regarder un immeuble sans y voir un casier où l’on rangeait des êtres humains pour qu’ils soient à proximité de leur travail, pour, précisément ‘aller au charbon’ ou au turbin » (Urbanisme et agglomérations).

. « L’équité comme vertu morale est totalement évacuée de l’économie. Les plus avides – sous la caution de cette loi du profit présentée presque comme une doctrine morale – ont le champ libre pour spolier toujours plus les plus démunis » (Croissance et disparités ».

. « Il faut impérativement célébrer la créativité de la société civile. L’encourager par tous les moyens car elle est plurielle et qu’elle est l’espoir de demain » (Créativité citoyenne).

Une créativité spoliée par les Vaniteux et les Intrigants « à l’esprit souple et tenace ».

Jean-Baptiste Kiya


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