C’en est trope

Musset, l’amour comme angle mort

Témoignages.re / 12 décembre 2013

Le monde étant vide de sens, la seule tragédie qui nous reste, c’est l’amour.

Musset, jeune dramaturge, n’a pas 28 ans ; il a déjà connu l’amour et la trahison amoureuse. Jeune, il est déjà vieux. Il est à la fois Maître Blazius et Dame Pluche : il demande de la reconnaissance en insultant la renommée, il chante la beauté en se roulant dans la fange. Il est comme Perdican, chahute la vie tandis que la vie le bizute ; et comme Camille, il essaie de se retenir à un plus haut que soi, un inatteignable.

Mais dans les décombres de l’existence, on rencontre toujours quelques dépouilles, qui empruntent vos traits, vieux cadavres de votre ancien moi que la vie a abandonné parce qu’elle n’a pas pu les cicatriser. Nous les contournons en détournant le visage.

Sur ces ruines, flotte la leçon du Baron : douter de ma vérité serait trahir l’amitié que je vous porte. On ne badine pas avec l’amour, ni avec la nécessité de construire l’amour sur un champ de ruines, ce que disent Perdican et Camille, chacun remuant le sentiment d’être nés trop tard dans un monde trop vieux.

« Tu as 18 ans, et tu ne crois pas à l’amour ?

Camille : -Y croyez-vous, vous qui parlez ? Vous voilà courbé près de moi avec des genoux qui se sont usés sur les tapis de vos maîtresses, et vous n’en savez plus le nom. Vous avez pleuré des larmes de joie et des larmes de désespoir ; mais vous saviez que l’eau des sources est plus constante que vos larmes, et qu’elle serait toujours là pour laver vos paupières gonflées. Vous faites votre métier de jeune homme, et vous souriez quand on vous parle de femmes désolées ; vous ne croyez pas qu’on puisse mourir d’amour, vous qui vivez et qui avez aimé. Qu’est-ce donc que le monde ? Il me semble que vous devez cordialement mépriser les femmes qui vous prennent tel que vous êtes, et qui chassent leur dernier amant pour vous attirer dans leurs bras avec les baisers d’une autre sur les lèvres. Je vous demandais tout à l’heure si vous aviez aimé ; vous m’avez répondu comme un voyageur à qui l’on demanderait s’il a été en Italie ou en Allemagne, et qui dirait : Oui, j’y ai été ; puis qui penserait à aller en Suisse, ou dans le premier pays venu. Est-ce donc une monnaie que votre amour, pour qu’il puisse passer ainsi de mains en mains jusqu’à la mort ? Non, ce n’est pas même une monnaie ; car la plus mince pièce d’or vaut mieux que vous, et dans quelques mains qu’elle passe elle garde son effigie  ».

Je marche en compagnie d’une élégante collègue, son tailleur lui va comme un gant, nous discutons de poésie. Je fais mon possible pour orner mon style des fleurs de style les plus choisies que je lui offre en bouquet. Afin de mieux prendre le temps du discours, nous nous arrêtons un instant. Nous sommes dans un face à face à évoquer le subtil Blanchot, les illuminations riffaterriennes, quand je me rend compte que quelque chose retient ma chaussure, vernie de frais. Elle reste au sol. Malgré le développement brillant que je lui tiens sur l’agrammalité, je ne parviens pas à tirer le soulier, alors je fais l’effort de soulever discrètement la jambe. Surpris, je lâche : «  Qu’est-ce que c’est que ça ?  », attirant le regard de ma consoeur. «  C’est pas un solipsisme  », fait-elle. Ma progression poétique s’est arrêtée net sur un chewing-gum : il est énorme, il bave encore. Je le traîne, en filet fin de plus en plus allongé qui s’attache à ma chaussure, il s’opiniâtre, s’obstine, s’acharne, rechigne, le bougre. J’ai envie de courir, je suis ridicule. Je vois le visage de mon interlocutrice interloquée, qui affiche une moue située entre l’incrédulité et le dégoût, je regarde ailleurs. Il est foutu, mon coup, foutu. La pâte à mâcher est fluo, car maintenant -l’avez vous remarqué ?-, ils les font fluorescents : les gamins brillent de la bouche. Ils en ont plein les mâchoires, ils les collent le matin dans le bus, les récupèrent le soir. Alors je tire, je m’éloigne genre vade retro. Mais la pâte revêche s’effiloche, se tord davantage. Je m’excuse presque : je dois partir, on m’attend, la jeune femme ne feint même pas de m’écouter, elle cherche déjà des yeux un autre collègue. Je la fuis alors plus que je ne la quitte, avec, dans la démarche, le pied droit retenu au bitume, tel Claude claudiquant, par Sénèque, partant pour les Enfers. Pour m’en débarrasser au plus tôt, je traîne du pied, raclant discrètement mais impérieusement la semelle, ce qui doit me donner une allure déséquilibrée, un brin handicapé. Talleyrand reniant par le geste la royauté du discours, je m’éloigne, clopinant, sans plus me retourner – levant la tête, comme absorbé par de grandes affaires...

Y a-t-il une vie après l’amour ? Non, répond le Poète. Mais y en a-t-il pendant ? La passion fait courir bien des gens après leur anéantissement, écartons-nous, ce sont les naïfs comme Rosette qui se font écraser, laissons-les passer avec le sourire de la Joconde et la tranquillité du Sphinx sultan.

Jean-Charles Angrand


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