C’en est trope

Nous avons cueilli ces fleurs qui poussent sur sa tombe

Jean-Baptiste Kiya / 7 juillet 2016

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1.Brève chronologie :

- À l’âge de 16 ans, à la suite d’une dispute avec son père, le jeune Paul claque la porte, quitte le domicile familial. Ça commence en 1901. Septembre, condamnation pour vol à 6 mois de prison avec sursis par la Cour d’Aix-en-Provence.

- 1903, le tribunal de Chambéry le condamne à 3 mois de prison pour vagabondage. Roussenq fait appel. L’avocat général au terme de sa plaidoirie demande l’incarcération du jeune homme de 18 ans qui se lève et rétorque : « Quoi, aller par la route, pauvre et démuni est-ce criminel ? Mais ce sont les riches qui devraient passer en justice, forts de leurs crimes d’exploiteurs ! » L’avocat général qui se déchaîne, est interrompu d’un jet de croûton de pain dur en plein visage. Le pain dur, l’ancêtre de la chaussure (« Il l’a même pas bouffé, ce con. »). Le juge lui demande de faire des excuses, refus de l’adolescent. Cinq ans d’emprisonnement, Clairvaux dans l’Aube de 1903 à 1907.

- Incorporé en 1907 au 5ème bataillon d’Afrique (Bats’ d’Af), camp militaire qui abrite des compagnies disciplinaires. « La vie des casernes est bien la plus abrutissante qui soit (…) Les soldats n’y sont que des machines à obéir ». Le pamphlet de Georges Darien, « Biribi, discipline militaire » (1890), n’y avait rien changé.

- 1908. Altercation avec un officier, cachot. Il demande à en sortir. Refus. Il se dévêt de son treillis, le pend aux barreaux, y met le feu. Panique, fumée, on le fait sortir. Conseil de guerre : 20 ans de travaux forcés. Il embarque pour Cayenne.

2.La ‘Vis comica’, la force comique :

Tout un pan ironique du personnage est occulté par Daniel Vidal, mais mis en lumière par Albert Londres (« Au bagne », 1923, chapitre : « Roussenq, l’Inco »).

- Graffitis (cellules, bat-flanc, tronc de manguier), îles du Salut : « Roussenq salue son ami Dain », « Roussenq dit m… au gouverneur », « Face au soleil, Roussenq crache sur l’humanité ».

- Portés au dossier du matricule 37.664 : « A excité ses camarades à l’hilarité par son bavardage continuel pendant la sieste – 30 jours de cachot. »

« N’a pas cessé, pendant la sieste, d’appeler les autres punis pour les obliger à causer avec lui – 30 jours de cachot. »

« S’est catégoriquement refusé à se laisser mettre aux fers – 30 jours de cachot », puis « S’est catégoriquement refusé à se laisser déferrer – 30 jours de cachot »…

« A grimpé jusqu’au sommet des barreaux de sa cellule et déclaré qu’il en redescendrait quand il lui plairait – 30 jours de cachot. »

- Par ses lettres qu’il envoie aux autorités, il efface les barreaux de sa prison ; il appelle le gouverneur « Ma chérie… », il lui écrit : « Je me contente de vous dire, à vous, gouverneur, que vous êtes un dégoûtant personnage ». Il y trouve des accents à la Bloy : « Lequel est le plus fainéant de nous deux, dites, descendant d’esclaves ? Lequel ? Moi, qui vous méprise et le dit, ou vous qui n’êtes qu’un marchand de pommades avariées ? J’en ai soupé, moi, de votre fiole, sac à charbon, rejeton d’une race subjuguée. Je vous emmène tous à la campagne : directeur, procureur, gouverneur, et toute la séquelle de sangsues. Ah ! vous faites un beau troupeau de vaches ! Charognards ! Tas d’ordures ! Êtres infects vomis par la nature en un moment de dégoût. Je préfère ma place à la vôtre ! ».

Quand Albert Londres vient visiter Roussenq en 1924 au cachot, celui-ci se dresse, surpris de ne pas voir un uniforme et s’écrie : « Oh, un homme ! »

Depuis sa cellule infecte, il envoie au ministère des Colonies à Paris un poème qui vaut son pesant de cacahuètes :

« Ah ! douze ans sans rien faire !
Douze ans soustrait de la terre !
Ministre,
Crois-tu que c’est sinistre ?
C’est plus beau que ton maroquin ».
Maroquin attirant sa rime : coquin.

C’était une époque où les comiques ne passaient pas encore à la télévision : ils étaient encore au cachot. Fallait pas faire le malin, guignol !... Et de cette belle justice, bien huilée, toute dégoulinante de sang, il en reste encore quelque chose.

3.Le lettré :

- Enfant unique, il se décrit « élève studieux sur les bancs de l’école », il s’intéresse aux mouvements révolutionnaires qui déferlent sur l’Europe. À 14 ans, il dévore les 19 volumes qui composent la « Géographie universelle » d’Élisée Reclus.

- Les lettres à sa mère témoignent de ses dons d’observation, de lucidité, de désillusion même, tel son livre de souvenirs : « 25 ans de bagne ».

Extrait d’une lettre. Relégation, arrivée à Saint-Laurent-du-Maroni : « Il y a là plusieurs centaines de pauvres hères, vêtus de haillons et pieds nus. Sur leur visage cadavérique se lit la faim qui les tenaille. (…) Ainsi fagoté et le mince pécule en poche, on est complètement libre de crever de faim ou de se pendre, à moins que l’on ne vole ou rapine. Si l’on se fait pendre, on a le gîte et le vivre à la prison des libérés, quand on ne retourne pas au Bagne numéro un. Belles perspectives ! »

C’était le temps où les colonies servaient de caves à l’hexagone, et la justice écrivait là les plus belles pages de son livre noir.

Jean-Baptiste Kiya

À Erwann Ty Ker.


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