C’en est trope

Obsolescence du colophon

Témoignages.re / 28 juillet 2011

C’est un peu comme « la Vache qui Rit » dessinée par Benjamin Rabier dont les boucles d’oreille démultiplient à l’infiniment petit les éclats de rires : l’ouvrage composé à 6 mains fait une semblable mise en abyme. Jean Claude Carrière, Umberto Eco et de Tonnac nous livrent un livre qui nous parle des livres. Entreprise véritablement vouée au narcissisme ? Non. Le propos ne se limite pas au titre qu’il propose et, en discussion tournante, touche les principales activités de l’esprit autour du livre, avatars et les objets dont il dépend. Supports de lecture, reliures, bibliothèques rêvées ou vécues, passées ou présentes... mais d’abord qu’est ce qu’un livre ?

« Objets inanimés, /Avez vous donc une âme/Qui s’attache à notre âme/Et à la façon d’aimer » ? C’est peut être au bord de son tombeau que la question est posée, du fait que le fondateur et PDG du groupe étasunien Amazon, Jeff Bezos, tandis qu’il s’apprête à lancer le lecteur électronique Kindle sur le marché français, déclare au “Nouvel Obs” : « Le livre papier, c’est la technologie d’hier » ; « Quand vous avez utilisé le Kindle pendant un moment, il est très difficile de revenir au papier ». Ah bon ? Plus qu’un lecteur, c’est une bibliothèque que Jeff Bezos propose au public avec une capacité de 3.500 ouvrages... Le développement durable passerait par là aussi... On peut s’en réjouir ou se montrer sceptique, ne souhaitant pas compter les feuilles de papier que mes enfants gribouillent ou découpent.

“N’espérez pas vous débarrasser des livres” est le titre du recueil d’entretiens, comme si le livre était encombrement et le verre à moitié vide, comme tout simplement si lire un livre n’était pas la meilleure façon de s’en débarrasser...

Les auteurs sont fameux : Carrière, auteur de “La Controverse de Valladolid” (qui ne figure pas à sa liste bibliographique), du “Dictionnaire amoureux de l’Inde”, des merveilleux “Cercles des Menteurs” ; d’Umberto Eco, sémiologiste et médiéviste éminent, on admire son “Nom de la Rose”, “Le Pendule de Foucault”, “La Guerre du Faux”. Deux érudits s’entretiennent ici et le plus virtuose n’est pas celui qu’on pensait d’abord.

Tandis que les médias en mal d’audience nous serinent de fins du monde, est évoquée une possible fin du livre, victime d’une sorte d’inquisition numérique. Comment ferons nous avec ces e books si l’électricité, avec les énergies fossiles, vient à manquer ? Comment ferais-je avec une tablette, moi qui surcharge mes bouquins d’une écriture de pattes de mouche, qui souligne à longueur de pages, quand je n’en arrache pas ? L’humanité s’en remettra, c’est certain ; moi c’est moins sûr.

Le thème de la disparition du livre, est le prétexte pour ces grands bibliophiles que sont les auteurs, à une exploration de la galaxie Gutenberg. Sans pour autant restreindre la réflexion à une Europe suffisante. Jean Claude Carrière précise : « Il est inexact d’imaginer un continent africain sans livres, comme si les livres avaient été la marque distinctive de notre civilisation. La bibliothèque de Tombouctou s’est enrichie tout au long de son histoire des ouvrages que les étudiants, qui venaient rencontrer dès le Moyen Âge les sages noirs du Mali, apportaient avec eux comme monnaie d’échange et qu’ils laissaient sur place ». Les deux universalistes conversent : codex maya, volumina latin, rouleaux chinois, papyrus ou empreinte de Bouddha dans une perspective historique. Au crépuscule du Moyen Âge, le papier détrône la pierre, mais le rêve de l’anéantissement survit à la destruction des plus grandes bibliothèques dont celle d’Alexandrie. Plus de livres, plus jamais de livres ». taguait en 68 le Comité d’action étudiants écrivains, dans lequel se trouvait Blanchot...

Mais il n’y a pas que les pages sur lesquelles l’homme écrit. Le sillon invariable de la charrue a ouvert la terre comme un grand livre. L’homme doit encore apprendre à lire le paysage. À Mayotte, la guerre des terres est déclarée. Paris y a apporté sa guerre sociale : comme dans toutes ses anciennes colonies, elle divise pour mieux régner. À un terrain vendu une chèvre, par arrangement verbal et coutumier, pour pouvoir bâtir il faut aujourd’hui un permis et des papiers. Les petits fils du vendeur voient filer un pactole alors ils se refusent à remplir un acte de vente, à la plus grande joie des avocats de Mayotte et de ses huissiers de justice.

Pressés par la départementalisation et la rudesse de ses lois, on bétonne le littoral, empiétant sur les terrains des voisins. Voici venu le temps de la manne de la querelle. Ajoutez les taxes foncières et les impôts locaux, vous verrez la fin de la culture vivrière, et avec ça un formidable bond des lobbies de la distribution. Les banques métropolitaines et les riches particuliers muzungus ne seront pas en reste, ils vont se servir comme ils le font déjà sur les expropriations. Le BTP exogène ne s’en portera que mieux : il faudra bien loger les nouveaux pauvres dans les futurs HLM : on saura recréer à Mayotte cette belle invention de la métropole, les banlieues.

Tout cela, on ne le lira pas dans les livres...

Jean-Charles Angrand


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