C’en est trope

P.-C. Tisseron et les replis de l’ombre

Jean-Baptiste Kiya / 7 août 2014

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Les Secrets de famille par Serge Tisseron, aux éditions des PUF, collection Que sais-je ?

Les secrets de famille font penser à ce qui se passait dans l’aquarium de mon cousin Joe. Parfois un poisson se mettait à nager sur le dos. Il nageait –on peut dire normalement, mais à l’envers. Alors mon cousin Joe disait : « Putain, il peut pas nager comme les autres ? » et il le flanquait dans les chiottes.
Certainement pas il n’aurait voulu d’un aquarium où tous les poissons auraient nagé à l’envers. Il aurait été obligé de mettre les pieds au mur pour le regarder, et contraint de m’en demander autant. Il était trop droit pour admettre cela.

Alors, quand on évoque les secrets familiaux, il y a très tôt la tentation de s’en remettre à des images, qui sont d’emblée des images de films :
Celle de la poupée dans laquelle est caché le magot, et qui ne doit pas parler, sinon elle sera tuée, c’est-à-dire démembrée, afin de récupérer l’argent. Cette poupée qui passe du statut de doudou, à objet terrible, terrifiant, qui devient la focale de tous les regards et sur laquelle sera essuyé le sang du voleur, tué par les enfants même, de fait unis dans et par le sang, alors qu’auparavant ils se jalousaient cruellement et se disputaient sans cesse. Mais voilà, et même après le meurtre, comment faire pour que cette poupée –qui a tout vu- ne parle pas ?

Et puis il y a une autre image cinématographique, celle du fils habité par une mère abusive, vidé de lui-même, et qui donne de la réplique, incessante à une morte. Et il répète en criant devant son miroir fendu : « Vas-tu me laisser une bonne fois pour toutes, catin ?... Vas-tu me laisser tomber, enfin ? »
Ces images fascinantes se mêlent à d’autres : celles qui viennent de contes qui se dévident comme un vomi sur la banquette arrière d’une Ami 8, par vagues : à croire qu’il a avalé une marée, ce gosse, et qu’il en est à l’équinoxe… Des contes piégés, naturellement que l’enfant s’invente aussi. Avec lesquels il joue d’ailleurs si innocemment que c’en est un plaisir... Ses parents étaient des nazis qui ne s’avouaient pas, et ne sachant que faire, il parvient à résoudre la situation en un jeu de mot, en un paronyme vulgaire. C’est ainsi qu’il « sauve les meubles », dit-il. Avec l’expression, il s’aperçoit que ses parents n’étaient que des biens, dont quelqu’un était propriétaire. « Cette faute n’est pas la mienne ! », aiment à répéter les fantômes, n’est-ce pas ?

Il s’invente aussi un conte qui s’appelle : « L’enfant qui voulait attraper le vent ». C’est l’histoire d’un enfant qui a perdu son père dont le bateau a été emporté dans la tempête. Mais l’enfant sait qu’en réalité le père a été emporté par le vent de sa propre colère. Et dans cette histoire le petit héros doit apprendre à domestiquer le vent pour savoir de quelle colère il s’agissait, pour savoir dans quel lieu s’est retrouvé son père et renouer avec lui. Sa démarche revient en fait à appréhender –dans les deux sens du terme- la question du Qui est le père - Qui il est ‘vraiment’...

Dans ce conte, il y a l’épisode du ver à soi(e) qui se dévide et qui n’arrive pas à devenir papillon, et puis celui de l’arbre : à l’intérieur duquel il y a une porte. L’enfant tend la main dans le tronc creux, il n’arrive pourtant pas à atteindre l’huis, il sait pourtant que derrière cette porte, un secret terrible l’attend – mais il ne peut savoir lequel, ce qui en renforce le caractère terrible. Peut-être y a-t-il derrière un enfant mort qui lui ressemble étrangement, ou un miroir à la Dorian Gray dans lequel il pourrait se voir adulte devenu, statue affreuse qui tenterait de lui dire quelque secret sans sens.
Il passerait tout son temps là, à essayer d’ouvrir cette porte de bois ouvragé. Mais au moment où, du bout des doigts, il finit par atteindre le loquet, son chien, le chien-parapluie, se met à l’appeler – signe qu’il commence à pleuvoir.
Il faut dire que, petit, le canidé, avait joué avec un parapluie, et qu’il avait fini par l’avaler. Et à chaque fois qu’il se mettait à pleuvoir, le parapluie s’ouvrait lentement dans son ventre qui se dilatait. Une fois déplié, le chien-parapluie pouvait s’envoler avec le vent, alors l’enfant le retenait par la queue, ce qui lui permettait de s’abriter de la pluie. « Il n’y a rien de mieux qu’un chien, soupirait-il alors, pour s’abriter de la pluie. » D’où la comparaison usuelle du chien mouillé.

Mais ce n’est pas tout, il y a plus. Dans sa pérégrination, l’enfant rencontre deux jumeaux qu’il se met à interroger pour connaître la direction du vent. À l’un il demande comment il s’appelle. « Pareil. » Et l’autre ? « Pareil. » L’enfant se rend peu à peu compte, dans la conversation qu’il essaie d’engager avec eux, que les jumeaux ne connaissent qu’un mot : « Pareil »… Et que s’il ne veut pas devenir le troisième reflet « de ces deux personnages, il doit s’en écarter au plus vite. Mais comment ? »
On le retrouve dans sa quête à faire du parapente ascensionnel au-dessus de la fumée du baleinier qui a harponné Moby Dick. Il rit de voir les mouettes qui le picorent comme un os de seiche dont les tentacules auraient été attrapés par le vent (tentacule de Dieu). Oui, encore, se dit-il, ce vent qui décorne bœufs et cocus, je l’aurai…
« À moi ! À moi, la folie me sourit (ou) me poursuit », crie-t-il. Observez, je vous prie, la proximité d’écriture qu’il y a entre ces deux verbes, aussi ne sait-il lequel choisir, il hésite entre les deux… Ce sont là quelques uns des replis de l’ombre dont parle J.-C. Tisseron, faite à partir de la vieille encre noire et sale de l’existence. Et l’enfant-soleil se doit alors de déplier cette ombre pour lui coller une face d’aveugle et lui dire enfin : « Moi, je te vois ! »

Jean-Charles Angrand


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